Essais épars


Mardi 1 mars 2005 2 01 /03 /Mars /2005 00:00

              Le lyrisme des deux derniers disques de The Impressions ne repose pas seulement sur les compositions de Curtis Mayfield. Il naît en grande partie de leur sonorité étrange, qui allie le goût classique pour la luxuriance et l’espace avec la puissance sans partage des cuivres et du jeu de guitare. C’est à la fois une musique d’arrangeurs, portée sur l’emphase, parfois académique, et une musique vivante, où l’instrument, plus du tout considéré comme pièce du dispositif orchestral, sort de ses rives, ou presque. A la différence du j***, auquel un lecteur malveillant ne manquera pas de penser, il n’y a aucun solo dans la musique de The Impressions, aucune mystique de l’expression, aucun voyage intérieur. Rien de stupide. Car l’instrument se met au service de l’ensemble, même s’il le fait en rugissant. Une mélodie jouée par le violon s’insère dans la chanson dont elle sera l’indicateur du drame, un chœur de trompettes voudra élever le sentiment et souligner la fierté du chant au moment du couplet. C’est toujours l’air qui justifie la participation des instruments, en quoi l’art de The Impressions relève apparemment d’une conception classique de la poésie : la représentation idéale d’un concept de la nature dont la réalité empêche le plein et harmonieux développement. Mais, dès lors que la représentation rompt avec l’idéal, l’équilibre des parties, qu’elle recherche la déformation, l’amplification au profit de l’intensification des traits, nous entrons dans autre chose, qui est l’art maniériste. The Impressions, maniéristes de la soul. Comprenons bien que l’art maniériste reste un art de la représentation, qu’il ne se prend pas lui-même pour objet, qu’il rejette toute transcendance et toute intériorité à la fois, bref qu’il se distingue du goût moderne. Le maniériste est simplement celui qui, pour nous parler de la nature, choisit de la styliser à l’extrême, souvent sur le mode de l’amplification (The Impressions mais aussi Brian De Palma). Voyez à quel point je ne doute pas de ce que j’écris.

 

 "Mickael Jackson est innocent" Fred Cash

           

            « My Deceiving Heart » est l’aboutissement de cette recherche ornementale. Au contraire d’une ballade de Paul McCartney, classique en ce qu’elle équilibre ses forces et vise à la plénitude d’un sentiment, produisant ainsi un effet de lissé, une ballade de Curtis Mayfield, un peu comme une ballade de The Band que chanterait Richard Manuel, comporte des accents, des notes italo-américaines, si bien que le sentiment est généré par la quantité de traits plutôt que par la qualité idéale d’un ensemble. Il s’agit pour Curtis Mayfield de graduer le sentiment là où Paul McCartney préfère l’exposer dans ce qu’il a d’achevé. Illustration : « Hey Jude » terrasse par la séquence mélodique toute entière ; « My Deceiving Heart » chavire d’abord par l’introduction vieux loup à l’orgue et au piano, ensuite par le riff de guitare et la cadence qu’il suscite, enfin par le soutien du chœur, et plus généralement, par l’irrégularité du chant de Curtis Mayfield. Cet amoncellement (incomplet) des traits, plus que le continuum mélodique et harmonique, excellent de toute manière, fait la beauté maniériste de la chanson. La succession de trouvailles, d’éclats, la volonté constante et pathologique de faire couler les larmes, non sur la durée mais dès l’apparition de signaux, la couleur unique et aveuglante des arrangements, telles sont les conditions d’un art maniériste, superlativement remplies par « My Deceiving Heart ». Non, il ne s’agit pas de variété, parce que tout ici, sans être boursouflé, aveugle par la grâce et le luxe des moyens mélodiques, incompatibles avec l’indigence de la variété sur ce plan, par la splendeur et le règne des arrangements, qui comme dans un film de Vincente Minnelli doublent toutes les scènes, par la profusion d’harmonies enfin –là, plus de comparaisons, le secret s’est perdu à mesure que se mettait en place la tyrannie mortelle de la variété. Quantifier n’est pas alourdir et tant que la confusion sera faite, des imbéciles, ceux-là même qui vous chantent les louanges de leurs « Otis », « James » (le génie de ces deux-là ne souffre pas qu’on les traite en intimes)  ou « Aretha » (fossoyeuse de la soul, pourvoyeuse de j*** soft aseptisé dont la musique inonde n’importe quel film familialiste ringard avec Robin Williams, mère de monstruosités frigides comme Alicia Keys qui ne sert que des clichés sentimentaux faisandés et qui ne mérite absolument pas qu’on la respecte, et là l’horreur un temps propagée par le Philly Sound doit être incriminée, destructrice de tout ce qui a été beau et psycho-batave dans la soul music, Aretha,  prisée des directeurs de chaînes de télévision, des festivaliers ignares et de Bill Cosby, qui éclipse depuis bientôt quarante ans Betty Harris, Della Humphrey et Gwen McRae, qui a sacrifié la soul music à l’usure du rock business, qui est apparue dans le désastreux Blues Brothers), puisqu’ils sont les gardiens de la tradition et de l’ordre, jugeront que The Impressions sont un orchestre de variété. Cela est intolérable et vous mourrez tous.


Par BLAIZE OPOULOS - Publié dans : Essais épars - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Vendredi 28 janvier 2005 5 28 /01 /Jan /2005 00:00

       S’il paraît raisonnable de lui préférer M. Lennon lorsqu’on est jeune, il est sage et philosophiquement vrai de chérir en M. McCartney le maître absolu du songwriting. Je ne nie pas que M. McCartney, malgré « Helter Skelter », « I’m Down », « I Saw Her Standing There », « Drive My Car » et d’autres, soit avant tout un auteur de ballades et ajoute que c’est une gloire indicible que de savoir composer des refrains sentimentaux. L’ironie carnassière de M. Lennon ne lui permit jamais d’atteindre les cimes mélodiques de son partenaire d’écriture. Bien au contraire, dès 1966, M. Lennon sacrifie une partie de son génie en adoptant la triste mode hindouisante du moment. On sait qu’il acheta « Le Livre des Morts » dans une boutique chic du centre de Londres, et flatta ainsi dangereusement l’inclination du seul Beatle détestable, Georges Harrison, pour la méditation transcendantale. A cette époque, M. McCartney orchestre « Eleanor Rigby », pierre de touche de la pop baroque et pendant que ses camarades folâtrent comme des hippys millionnaires (curieux petit univers sur lequel règne l’auteur de What ? : Roman Polanski), notre ami œuvre en compagnie du vénérable Georges Martin dans la composition de bande-sons. Là encore, M. McCartney démontre qu’il est un homme de l’éternité, puisqu’au lieu de prêter son concours à de débilitantes oeuvrettes psychédéliques, il choisit des drames et des comédies nostalgiques.

 

 

       Si l’on se réfère maintenant au disque le plus populaire des Beatles, on notera que M. McCartney fait mine de participer au courant dominant, celui du pré-psychédélisme, ses concepts-albums et ses costumes chatoyants ridicules, tout en enregistrant des chansons courtes, polies et acérées. Il laisse son apparence se conformer aux canons contemporains (et en exagérant cette conformité) et continue dignement à égrener ses joyaux mélodiques. Son ascendant sur M. Lennon, qui compose pour l’occasion ses chansons les plus futiles, est évident en cette année 1967. Les partisans de ce dernier invoquent deux années, pendant lesquelles M. Lennon l’emporterait sur son rival : 1964 et 1968. Ils admettent qu’en 1963 puis en 1965 (la meilleure année des Beatles), les deux hommes, qu’ils collaborent ou bien écrivent chacun de son côté, fournissent un nombre équivalent de chefs-d’œuvre. Pour l’année 1964, M. Lennon est quantitativement prolifique mais il n’est pas l’auteur de « Things We Said Today », de « And I Love Her ». Aurait-il eu l’audace de chanter dans une répétition hallucinatoire les vers : « And if you saw my love/ You’d love her too/ And I love her » ? Les historiens, incapables de comprendre l’ancien lyrisme, préfèrent disserter pesamment sur la « crise dylanienne » de M. Lennon… Pour l’année 1968, année du retour en grâce de M. Lennon, M. McCartney, de son côté, découvre qu’il est le plus grand auteur de torch-songs au monde. « Hey Jude » et « Junk » en portent témoignage. Ce don s’exacerbe pendant l’année 1969. Rongés par l’influence pernicieuse de Georges Harrison, homme mal aimable, les Beatles sont prêts de se séparer. Toutes les ballades de M. McCartney réussissent alors l’alchimie du particulier et de l’universel. « Two Of Us » se présente à la fois comme le récit ému des frasques de deux jeunes Anglais, le dernier regard sur l’existence irresponsable d’avant le mariage, et comme le rappel d’une ancienne complicité volée en éclats. Le commentaire serait redondant pour l’inoubliable « The Long And Winding Road » : même alchimie, difficile à atteindre pour M. Lennon qui, belle affaire, commence alors sa cure de « cri primal ». « The Long And Winding Road », dès son titre, plante un décor romanesque sentimental définitif dans lequel on reconnaît sans peine un des grands motifs imaginatifs chers à Julien Gracq. Au contraire du cliché, le grand motif imaginatif est immémorial et la pureté de ses contours fait que son sens est inépuisable, toujours réinvesti par le cœur du poète. « Penny Lane » s’en approchait, seuls le pittoresque, le démon du détail, l’en éloignaient. Mais « The Long And Winding Road », mes amis, c’est tout à la fois des romanciers comme Wilkie Collins et Thomas Hardy et des chanteurs soul comme James Carr et O.V. Wright. Longue route, battue par le vent, nuit profonde, que peu à peu la pluie décille, et qui chaque fois me conduisent à ta porte. Pareil degré de poésie se refuse à la plupart d’entre nous, et c’est pourquoi M. McCartney est bien le meilleur.


Par Blaizopoulos - Publié dans : Essais épars - Voir les 7 commentaires - Ecrire un commentaire

Dimanche 9 janvier 2005 7 09 /01 /Jan /2005 00:00

                                                                                      

 A Jean pop II, Marquis de Pompadour,

ami et frère de la connaissance

 

   Il est faux de prétendre, comme beaucoup de romanciers l'ont fait, que notre personne se composerait de plusieurs moi. Si nous voulons réinvestir cette notion d'un contenu, nous devons admettre que le moi est l'unité tant contrastée , tant menacée de toutes nos manifestations. L'erreur de Mrs W. et de M. P. consiste à nier la complexité intrinsèque du moi, comme s'il était raisonnable de réduire celui-ci à une seule attitude vitale. Au contraire, le moi est le résultat de conflits, de dissensions qui, loin de le fragmenter, en assurant la vitalité. Cette obstination à vouloir critiquer la notion de moi s'appuie finalement sur une banalité: nous sommes parfois contradictoires, ce que le sens commun a toujours su. Le moi, analytiquement singulier, serait plutôt la réunion de pôles, dont la soul music nous raconte la lutte fratricide.

 

   Il coexiste en chacun de nous, sans que cela nuise à l'intégrité de notre personnalité, un pôle David Ruffin et un pôle Lee Dorsey. Ces pôles recouvrent chacun une pluralité d'attitudes de vie et de pensée, qu'il faudrait bien sûr détailler, mais nous n'en donnerons ici que les articulations, étant entendu que cet article ne sert que de propédeutique à une nouvelle discipline de l'esprit, dont le nom reste à trouver. Avant de décrire le fonctionnement de ces deux pôles, le lecteur aimerat sans doute que chacun d'eux soit présenté pour lui-même.

   Le pôle David Ruffin est le vecteur de toutes nos pulsions mortifères, il est l'expression moderne de l'Instinct de mort. La flamboyance constitue son ressort, nourrissant un comportemment violent, égocentrique et destructeur: véritable force de frappe, pluie de napalm, le pôle David Ruffin est responsable à la fois de nos désastres et de nos éclats tragiques. Il ne s'agit pas pour autant de le condamner, ni d'apprendre à le museler, parce qu'il peut par ailleurs nous procurer une capacité surhumaine de détestation, et c'est par lui que notre sentimentalité s'exacerbe. On remarquera l'ambivalence, difficile à dissiper, de ce pôle, dont le rendement, chaotique le plus souvent, peut parfois s'avérer immense.

   Le pôle Lee Dorsey nourrit, quant à lui, notre pouvoir d'amabilité et de contentement. Il est une célébration innocente et joyeuse des bienfaits de la vie, un "sourire" d'après Allen Toussaint. Elégance, décontraction et familiarité lui sont dues. Ce pôle explique l'aisance, la confiance, avec lesquelles nous accomplissons nos actions. Si, à la différence du Pôle David Ruffin, le pôle Lee Dorsey ne nous entraîne pas sur les cimes de l'humanité, au moins ce dernier nous confère un équilibre et un sens de la bonté, absents du précédent.

   Le lecteur perspicace aura compris qu'aucun de ces deux pôles, et même dans leurs échanges, ne saurait justifier la création. C'est qu'il manque à notre description la notion de fluide Sly Stone. Le fluide Sly Stone circule entre les pôles et de cette circulation naît l'énergie de la création. Il est une sollicitation permanente de la force des pôles David Ruffin et Lee Dorsey. Quand le fluide parvient à stabiliser son rythme, dans une économie idéale de forces polaires, il peut donner lieu aux plus magnifiques créations, dont le parangon est justement Sly Stone. Seulement, il arrive que le fluide Sly Stone s'investisse tout entier dans un pôle particulier, dans lequel il ne peut de toute façon demeurer à loisir, et nous observons, alors que telle attitude vitale, impossible à tenir dans la réalité parce que trop éprouvante, prend miraculeusement forme. D'où l'existence du type Marvin Gaye, investissement total du fluide Sly Stone dans le pôle David Ruffin, et le type Curtis Mayfield, investissement total du fluide Sly Stone dans le pôle Lee Dorsey. Les irrégularités de la circulation fluidique permettent aussi bien d'autres genres de création, qui donneront lieu à des cas, tel le cas Betty Harris, le cas James Carr ou bien le cas Bobby Freeman, tous remarquables du fait qu'en elles-mêmes, les irrégularités ont atteint à chaque fois des zones privilégiées des deux pôles: il en résulte (qu'on pense au cas Betty Harris) une oeuvre peu cohérente, alliant les registres les plus opposés, mais toujours infaillible dans son excellence. Signalons enfin la possibilité  d'un dysfonctionnement, imputable au fluide Sly Stone lorsque celui-ci n'irrigue plus les pôles David Ruffin et Lee Dorsey mais se dépense lui-même en tant que force de vie. Quand le fluide se prend pour objet, soit la création se vide de tout sens pour aboutir au déchet (dégénérescence Parliament) soit le fluide est suffisamment bouillonant pour susciter une création singulière et fascinante (faculté Andre Williams).

 

   Nous espérons ainsi contribuer à l'essor de la science psychologique, convaincus de son importance pour un projet de paix universelle et aussi de sa nécessité dans la perpétuation de l'espèce humaine.

 


Par JEAN-PIERRE-PAUL POIRE - Publié dans : Essais épars - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Dimanche 28 novembre 2004 7 28 /11 /Nov /2004 00:00

     Au dos de l'album Bird on a wire, on peut voir Tim Hardin qui, tel le démon des vieilles attractions, émerge des ténèbres, escorté d'une menaçante colonne de fumée. Mais on s'aperçoit très vite que nulle malice ne préside à cette apparition, et qu'au contraire, l'homme est figé dans la posture implorante de celui que son désir a fui. Aucun triomphe de nature morbide et paradoxale ne compense ce que l'on voit: si le romantique et le martyre sont deux des images les plus entêtantes lorsque l'on songe à Tim Hardin, le contenu et la portée des chansons imposent l'image à peine plus juste de l'homme abîmé, dont le corps se disloque, et que ne rachète nul angélisme. Si langoureuses que soient ses ballades, si fragile la voix qui les porte, Tim Hardin s'avère incapable de mesurer son implication émotionnelle, et donc de créer quelque repli esthétique dans son oeuvre. D'où la simplicité élégiaque de ses compositions, mais aussi l'impudeur flagrante de l'album Susan Moore. En glorieux primitif, Tim Hardin communique des émotions et parce qu'il paraît meurtri par chacune d'elles, toutes ont la puissance des drames, l'intensité des morts et des résurrections. Cette emphase sentimentale l'apparenterait presque à Tim Buckley, si ce dernier ne s'était pas créé justement un repli esthétique dans l'expérimentation sauvage de Lorca ou de Starsailor. Lorsque Tim Hardin chante "Every moment being so much when your baby's skin is there to touch/Every moment bringing more, that's what mother and father are for", la grâce du sentiment, dépouillée de sa niaiserie, atteint sa limite.

     En 1971, Tim Hardin commence de mourir, et sa créativité s'est pour ainsi dire éteinte. L'aisance et l'évidence des vieux jours semblent lui revenir un peu le temps de composer le sublime Southern butterfly et pourtant, la chanson fascine surtout par son morcellement, la progression recherchée des accords, le quasi-occultisme des paroles. Pour le reste, si l'on s'en tient aux créations originales de Tim Hardin, la priorité du sentiment sur le matériau artistique s'affirme de plus en plus nettement: l'impudeur de Susan Mooretrouve sa logique dans le renoncement. Il y a, toujours au dos de Bird on a wire, à hauteur du visage tendu et infiniment triste, à sa gauche, un oiseau. Comble de l'inattendu. C'est là qu'opère magiquement sur l'esprit la suggestion des tons funèbres de la photographie. L'oiseau est une corneille ou un corbeau, ses ailes sont clouées au bois de la fenêtre, le mauvais oeil, les séductions mêlées des pélerins du Nouveau Monde et des sorciers de Louisiane, le maelström des malédictions antiques, tout cela finit par engloutir l'observateur, et bien malgré soi, c'est une icône que l'on détaille. Et si l'on accorde quelque valeur à l'histoire de cet album, il va par ailleurs de soi que l'image s'aligne sur les poncifs du jazz introspectif: l'orchestration, précieuse et virtuose, la voix, tout en glissements et variations, sa douleur si américaine, si océanique, et probablement d'autres traits, comme le choix du label Columbia, appartiennent bien au jazz. Il y a là quelque chose de concerté pour fabriquer une version masculine de Billie Holiday, un modèle d'épuisement et de passions consumées, un exemplaire mort-vivant. Ce modèle, Chet Baker l'a réussi à la fin de sa vie.

     Mais Tim Hardin est un revenant. Son corps ne s'est pas disloqué. L'Oregon, dont il est originaire, est un état forstier, sa capitale est Salem, et rien n'empêchera l'imagination de libérer les fantômes dont elle est grosse. Au contraire du mort-vivant, le revenant n'a pas de présence physique obsédante, sa nostalgie le garde de tout appétit féroce et son humeur favorite consiste en la "muette compassion" évoquée dans Southern butterfly: "I'll stay and wait all night, asking your silent sympathy" : image douce et affable du prince-fantôme, que sa réserve tient sur le pas de votre porte. Hagard, violent et charnel, Tim Hardin a pu l'être, à la façon du mort-vivant, jusque dans le dénuement et la dépossession, mais ce qui se produit en 1971, et que la loi américaine n'avait su prévoir, c'est le destin fantomatique d'un de ses meilleurs poètes. Non promis à une mort choquante ou abjecte, mais à une mort presque domestique, causée par l'amour, à une date, 1980, où plus personne ne mourrait ainsi, tim hardin est devenu fantôme pendant les dix années qui séparèrent la publication de Bird on a wire de l'année de sa mort, sa seconde mort. Tim Hardin a connu deux morts. l'auditeur que le nom de Tim Hardin attire -parce qu'on l'associe à celui de Nick Drake, de Phil Ochs, de Fred Neil, etc., doit garder à l'esprit la courbe si particulière de l'errance selon Tim Hardin: une révérence interminable  où percent avec ironie les manières exquises des anciens jours. Alors le gospel, qui irrigue puissament l'album Bird on a wire, devient la seule parole envisageable, immémoriale et immatérielle comme le fantôme. Il n'est pas question de perte ni de rédemption, mais d'un asile immaculé pour celui que les affaires humaines ont cessé d'intéresser, et donc qui ne cherche pas à déplorer ni à réparer leur débâcle: simplement, il faut une terre vierge, pas une terre riche, où se reposer. La fierté du personnage dans Midnight caller se comprend dès lors ainsi: ne plus ennuyer personne, ne rien souiller de sa détresse intime, et, afin de ne pas encombrer jusque dans la mort, devenir fantôme. Une parcelle du vent, chantait Tim Hardin en 1966.   


Par JEAN PIERRE PAUL POIRE - Publié dans : Essais épars - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

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