Album/Song of the week


Mardi 15 novembre 2005 2 15 /11 /Nov /2005 00:00

           Aux antipodes de la Nouvelle-Angleterre était une région où le goût du Psycho-batave tendre était partagé par des hommes qui ne comptaient pas de puritains parmi leurs ancêtres, ni d’universitaires parmi leurs cousins, encore moins de futurs Présidents des Etats-Unis d’Amérique parmi leurs proches relations. Cette région pouvait tout juste s’enorgueillir d’avoir vu naître le gouverneur philanthrope John Pear ainsi que le pilote mélomane Don Creux, qui tous deux, par ailleurs, préférèrent l’exil incertain au tassement inéluctable d’une existence écrasée par le soleil, la pierre et le sable. L’Histoire n’explique pas pourquoi les studios Viv-Debra de Phoenix, Arizona, développèrent un style Psycho-batave tendre éminemment parfait. L’amateur sait que la conscience d’une pureté produit à terme un maniérisme, que l’on identifie par exemple chez les meilleurs groupes de Nouvelle-Angleterre : retenue de l’énergie, recherche de la maigreur, prédilection pour l’accord mineur. Tels maniérismes n’avaient pas cours à Phoenix. De même, on observera que le centre mondial du style Vieux loup, l’Etat de Washington, générait certains procédés, toujours à cause de cette conscience de la pureté. Mais plus à l’Est, dans l’Etat de l’Iowa, la même signature musicale pouvait être appréciée, dans une forme aussi vigoureuse et saine, mais surtout moins lourde, délestée de ses penchants les plus manifestes pour le cri et la violence.

            En 1965, Phoenix damait le pion à toute la Nouvelle-Angleterre, en même temps qu’elle contribuait à l’éclosion du style Sunrise Pop, bientôt magnifié par The Dovers. L’heureux groupe arizonien avait pour patronyme The Door Knobs. The DOOR Knobs, mes chers frères, ne lisaient pas aldous huxley. Ils ne pouvaient pas même prononcer correctement le nom germanique de bertold brecht. Ils ne savaient pas qui était Antonin Artaud. Mais ils connaissaient leur affaire bien mieux que leurs louches quasi-homologues de Californie du Sud. Leur principal fait d’arme fut l’épiphanique « I Need You Lovin’ Baby », et l’adjectif n’est pas usurpé si tant est que l’épiphanie, dans l’emploi singulier qu’en fit James Joyce, désigne un événement du quotidien promis à l’Eternité. « I Need You Lovin’ Baby » allie en effet l’instantané et l’indestructible dans une alchimie typique du Psycho-batave et s’interroger sur la possibilité d’une telle alchimie revient à avouer que l’on est soi-même capable de la provoquer. Quel mystère ne sonde-t-on pas sous la permission accordée à certains individus de créer un Anodin supérieur, une Evidence supra-terrestre ! Car rien, mes chers frères, ne vous étonnera dans « I Need You Lovin’ Baby » mais tout vous séduira par la grâce ineffable de son mouvement. La lumière est prodigieuse en ceci qu’elle est première et ennemie du secret. Orchestre de la lumière, comme d’autres l’ont été avant ou après eux, The Door Knobs firent exactement comme s’ils avaient été les premiers à célébrer l’amour. Ce n’est pas de la prétention, mais une disposition spéciale dont ceux qui en sont dépourvus se plaindront avec aigreur, comme ils fulminent après le Pat qu’ils n’auront jamais.


Par M. Poire - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Jeudi 3 novembre 2005 4 03 /11 /Nov /2005 00:00

        « Il suffit d’un chef-d’œuvre pour devenir une légende. Il en faut deux pour prétendre au génie. » asséna Jeanpop2 un jour de soleil vertical, plus Wellesien que jamais. Puis il me prêta deux 45 tours, « Shades of blue/Love’s a fire » de The Werps et « Voices green and purple/Trip to New Orleans » de The Bees, en me précisant tout de même qu’il s’agissait de deux volets d’un triptyque Psycho-batave dont l’achèvement ne devait m’être révélé que lorsque je serais digne de jouer dans un film de Sam Peckinpah. Depuis, j’ai sombré dans l’alcool, enterré ma femme, respiré la poussière rouge du Mexique et parlé au vautour que j’avais juré voir perché sur mon lavabo.

        Alors j’ai eu accès à la pièce manquante du triptyque, « Lorna/Got a little woman » d’Adrian Lloyd, auquel je m’intéresserai ici pour sa face B. Larsen se déployant comme une menace aérienne, rythmique aux semelles de plomb et arpège en toile d’araignée, les premières secondes donnent la pleine mesure du génie d’Adrian Lloyd, que partagent très précisément The Werps et The Bees à plusieurs niveaux : d’abord, chacun des trois groupes n'a publié qu’un 45 tours, soit deux titres d’une intensité maximale et constante, carrière Psycho-batave absolue. Mais surtout, ils convoquent tous trois des imaginaires qui, bien que géographiquement lointains, convergent sur un point central, le primitivisme païen. Si The Werps évoquent les malédictions Egyptiennes, The Bees le vaudou haïtien et ses débris louisianais, Adrian Lloyd semble rescapé du romantisme anglais le plus tribal, celui de Mary Shelley. Et bien qu’il chante la femme, et que les rythmes avec lesquels il fait marteler ses histoires sales évoquent parfois The Troggs, le moral n’est pas ici rattrapé par la tendresse de Reg Presley ou par le parfum des filles du premier rang. Les musiciens d’Adrian Lloyd sont d’authentiques troglodytes, qui n’ont pas appris les règles élémentaires du sourire et de la poignée de main. S’il y a ici un parallèle à proposer avec Frankenstein, il ne s’agit évidemment ni du monstre rigolo chanté sur le mode du rockabilly horrifique, ni du croquemitaine trop fardé des films de la Hammer : Adrian Lloyd, c’est la créature de Frankenstein dépouillée de pittoresque. En détresse sur la banquise, elle vient de tuer son père et s’apprête elle aussi à plonger dans la nuit.

               Adrian Lloyd - Got a little woman


Par Jean Brave - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire

Vendredi 28 octobre 2005 5 28 /10 /Oct /2005 00:00

       C'est bien connu : avec le psychédélisme, c'est la candeur adolescente qu'on assassine, ce sont les bals de fin d'année qu'on investit de cheveux trop longs, de slogans et de bouffées d'opium. Souvent pour le pire, sauf lorsque cette musique dictée par la mode et imposée par l'époque s'empare des plus fantasmatiques cauchemars, comme c'est la cas ici avec le avec le "What will the new day bring" de Disraeli, murder ballad hippie...

       Toute la perversité que peuvent contenir des paroles psychédéliques, tous ces thèmes abscons, de l'ordre du délire, sont poussés à leur comble dans ce titre de Disraeli, puisque le moteur en est le le crime le plus abyssal : le meurtre gratuit. Même si le rythme, l'ampleur et l'imagerie musicale du titre évoque un western onirique, on est bien ici dans le domaine du Giallo : cette histoire de meurtre commis sur une femme impossible, au moment même où celle-ci peigne sa blonde rivière devant un miroir intemporel, semble tout droit extraite de "Suspiria". Et à la manière des assassins d'Argento, Disraeli se sert des fanfreluches psyché (écho, bandes à l'envers...) pour torturer la mélodie originelle, nous faisant assister à une entreprise de destruction harmonieuse de la beauté. Tous les détails participent de ce mouvement, y compris la voix du chanteur dont la mollesse torve rappelle le jeu absent de l'inoubliable tueuse du "Sisters" de Brian De Palma.

       Mais ici, comme dans les meilleurs films fantastico-policiers italiens, rien d'horrifique, rien qui nous fasse détourner la tête ou chercher de l'air dans la salle noire. Seulement une transfiguration de l'acte criminel après laquelle la sexualité, l'amour, l'émotion se résument à cette si belle nuance de rouge qui goutte de l'oreiller.

                  Disraeli - What will the new day bring ? 


Par Jean Grand - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 18 octobre 2005 2 18 /10 /Oct /2005 00:00

Il est des morceaux soul que doit priser Roman Polanski. Il en est que le cinéaste aurait pu inclure, pour quelques secondes, dans la bande-son de ses films les plus inquiétants, "Le Locataire" en tête. "Fantasy world" de James Knight and The Butlers, "Break in the road" de Betty Harris en sont. Le plus obscur "Baa baa black sheep" les suit de près dans la catégorie des titres soul où des ombres absconses se profilent derrière le satin, où au beau milieu de la danse l'on sent une poignée de neige entre les épaules. Bref, le cercle restreint de la soul hantée.

A première écoute tout semble familier ; riff floridien, groove pectoral, intensité solennelle à la David Ruffin. Cependant c'est cette intensité hors du commun qui retient justement le toucher. Alors on commence à dénombrer les anomalies : les changements incessants de rythme, prédilection maladive pour le contretemps, le décrochage du groove en milieu du refrain, et surtout la béance provoquée par le break central, où l'orgue le plus inquiétant du monde se glisse dans la rue vide à la manière d'un chat trop symbolique.

Pas d'orgue du fantôme ici (voir l'article "L'orgue du Fantôme") : ni hululement nocturne, ni silhouette enturbannée stevensonienne, mais l'impression de devoir se mettre à l'abri à cause de l'oiseau-roc qui se profile dans le ciel blanc.

A ce moment, si le chanteur s'est absenté, ce n'est pas comme chez Lee Dorsey pour faire la sieste, mais afin de se protéger... De quoi? Peut-être des brimades qu'évoque le titre de la chanson, ou bien s'agit-il d'un motif racial, ou alors Chuck Brooks veut-il se préserver du champ de bataille magnétique qu'il a mis au jour... Quoi qu'il en soit, "Baa baa black sheep" contredira jusqu'à la fin de la musique les lectures unilatérales du genre infiniment complexe qu'est la soul music.


Par JEANPOP II - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 4 commentaires - Ecrire un commentaire

VYSITORS

Rechercher

Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés