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13 octobre 2005 4 13 /10 /octobre /2005 22:00

            « Je vous en prie, prenez votre temps pour déchiffrer le code qui s’y doit lire, car je ne doute pas qu’il s’agisse là d’une sorte de sésame Psycho-batave, comme à peu près tout ce que notre cher Randall Webb a consigné dans sa vie ; seulement, ces métaphores-ci, qui me résistent depuis tant d’années, sont à ce point hardies que je m’en remets aux capacités exégétiques du premier venu, et vous pouvez être ce premier venu, quoique votre figure, votre maintien, qui dénotent tous deux une bonne éducation, une fière ascendance, m’inclinent à penser que je vous connais, non pas que nous nous soyons déjà rencontrés, mais je vous connais, et par là vous estime, vous prise comme l’être distingué, et pas, voyez-vous, comme le premier venu, qui, même si mon modeste antre l’appelle, n’en reste pas moins le premier venu, je vous connais comme si, chacun de nous de son côté, avait achevé un même destin, autour de questions semblables, jugées également par vous et moi de l’importance la plus insigne, à l’exemple de cette essence Psycho-batve, que je mentionnais à l’instant, et qui, mon absence d’étonnement en faisant foi, vous doit être familière et révérée, non, je ne saurais penser autrement qu’en termes de gémellité désirante puisque vous et moi, sachez-le une fois pour toutes, sommes mus par un désir absolument identique. » A ces mots, je me retournai et dévisageai mon hôte. C’était un pêcheur d’une quarantaine d’années, de corpulence moyenne et au visage fin et tendu. Il avait ce teint propre aux anciens clercs de mon enfance, que les longues veillées au-dessus de la paperasserie juridique avaient rendu pareil aux registres qu’ils établissaient. La voix ourlée et lointaine qui avait émis sans effort de longues et sinueuses sentences me paraissait inadaptée à la silhouette qui se tenait devant moi. Ce ne fut qu’aux premiers gestes que l’homme esquissa en ma direction, pour m’inviter à prendre place, que je devinai chez lui un souffle et une forme physique indéniables. Les exercices sportifs, qui avaient sculpté Randall Webb, Poire et les autres, avaient également fortifié mon hôte qui, je le rappelle au lecteur distrait, jouissait d’une réputation immense de danseur. Il était un poète et un danseur, et bien savant eût été celui ou celle qui aurait décelé chez lui le talent qui avait précédé l’autre. « Sred Sweign, si j’étais imbus de diplomatie orientale, j’exécuterais immédiatement une génuflexion, mais parce que je suis fils de la mythique Amérique, je vous serre virilement la pince, mon cher ami. » Sred Sweign, le fameux Italo-américain de New Bedford, d’ascendance finlandaise, sourit de manière engageante, en montrant sa dentition qui était saine. « Boulter Lewis, c’est donc vous ? Je n’avais pas remarqué que vous portiez votre plaque de policier. Ainsi on ne m’avait pas menti, les forces de l’ordre abritent en leur sein le plus généreux des Psycho-bataves, le seul partenaire de pensée de notre regretté Randall Webb. Voulez-vous savoir ce qui me lie à votre ami, comment et où je l’ai rencontré ? J’imagine que votre visite est liée à sa disparition, aussi devez-vous m’interroger. Il est tout naturel que vous écoutiez le récit que je vais entreprendre :

 

 

Sred Sweign, a man, the seagulls, the sea

            « Il y a près d’une année, sur la requête de Jean Pop 2, qui exècre tout déplacement personnel, j’avais arpenté la Toscane et ses environs afin de localiser le site idéal pour la construction d’un domaine d’un genre très particulier, le Domaine du Corps, qui devait servir de complément au déjà ancien Domaine de l’Esprit, qui se trouve à Fort Worth. En effet, Jean Pop 2 vivant tragiquement la séparation ontologique de la nature humaine, celui-ci envisageait de réaliser matériellement cette séparation en faisant bâtir deux domaines, le Domaine du Corps et le Domaine de l’Esprit. Je me trouvai ainsi sous la lumière angélique du ciel toscan à la recherche du lieu qui soulagerait la souffrance de notre ami. Un après-midi de flânerie me vit entrer dans un minuscule cinéma d’une bourgade appelée Donnafugata. J’y assistai à une projection de L’Innocent, et je ne pus convenablement m’imprégner de cette histoire tant l’unique spectateur, qui m’avait précédé dans la salle, semblait faire son possible pour nuire à l’intelligibilité des dialogues en suçotant avec rage une cuisse d’agneau et en rejetant d’épaisses fumées de son cigare. Quand le film fut terminé, je bondis vers le malotru dans l’intention explicite de lui déchausser quelques incisives, mais le propriétaire du cinéma, surgissant je ne sais d’où, m’arrêta d’un simple regard, à la fois triste et seigneurial, le regard d’un lion que ses lionceaux ont déshonoré. Je retrouvai mon calme et allai saluer l’homme, dont je sus alors qu’il ne fallait pas m’aliéner la bienveillance. C’était Randall Webb. Oh non, même lorsqu’il regardait une œuvre de cinéma, Randall Webb refusait de considérer autre chose que la musique Psycho-batave. S’il avait assisté à la séance, m’expliqua-t-il, ce n’était pas pour le film lui-même, dont il ignorait tout, mais par respect pour celui qui le projetait depuis un an, le merveilleux Adrian Lloyd, qui avait chanté « Lorna » en 1965, c’est pour lui uniquement que vous me voyez ici en train de dîner de cette succulente cuisse d’agneau, car la présence d’un génie, ou le tumulte de pensées hautes et galvanisantes, me donnent de l’appétit, et je ne cesserai pas de manger en votre présence, sachez-le bien, j’aurais tort d’interrompre mon dîner quand le désir de parler à un étranger de ce qui m’agite se fait pressant, d’ailleurs vous ne m’êtes pas étranger, j’ai lu votre poésie, celle de Buvnana aussi, je sais qui vous êtes, Sred Sweign, et votre apparition suscite en moi la création d’images, toutes ayant trait à la romance, au poignant dans la romance, je vous vois danser fougueusement au bras d’une sculpturale femme noire et vous effondrer de douleur pour aussitôt vous ressaisir, parce que la musique rayonne joyeusement dans votre cœur, qu’elle ne vous a pas abandonnée, non, la musique, ainsi que cette femme, vous contentent, et la révélation de ce contentement, le fait superbe que deux réalités, de cette Terre, puissent contenter une âme, voilà ce qui vous émeut aux larmes, oui, un contentement se produit et sitôt consumé, un autre se profile, ainsi nous pourrons à nouveau nous réjouir, cela Sweign, c’est l’explication de votre joie. Alors je songe à Louis Williams et à The Ovations, qui chantaient en 1965 « I’m Living Good ».

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commentaires

sweign 16/10/2005 16:33

Merci.