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29 octobre 2005 6 29 /10 /octobre /2005 22:00

            « Ce n’est pas quelque sinistre religiosité qui me pousse ici à vous entretenir des disques Goldwax. Ni le confinement de cette salle, ni le silence empreint de gravité de notre hôte, pas même la finesse jésuitique de votre esprit ne m’entraîneront dans cette direction, non. Il importe, avant d’entamer ce discours, de fermement définir le mood requis, et j’emploierai pour cela la méthode négative, qui est la seule dont je dispose. Je ne vous mens pas sur la nature de mes dispositions, Sweign. Etant formé au rejet, c’est ainsi, par rejets multiples, que j’arrive à cerner l’objet de mes spéculations. Et je commence par marquer mon peu de goût pour la religiosité. A l’inverse, j’exècre toute familiarité, la supposée verdeur de ton de celui qui s’exprime sur la musique américaine, parce que, sachez-le, ma tâche est d’ordre heuristique. Les disques Goldwax, Sweign, je les ai étudiés pour eux-mêmes, et les ai mis en rapport avec des pratiques a priori contraires de la soul music. Au terme de ce double effort, j’ai acquis la certitude qu’il existe malgré la diversité des idiomes une unité signifiante de l’ensemble de la soul music, ce pourquoi je ne répugne pas aux genres lorsque ceux-ci supplantent les nuances classificatoires que nous connaissons : deep soul, northern soul, soul de New York, New Orleans soul, raw funk, etc. Mais, tout cela, je l’ai compris en fixant mon attention sur la forme la plus épurée, la plus orthodoxe de la soul music, celle que les disques Goldwax ont immortalisée en une poignée d’enregistrements entre 1964 et 1969. Longtemps, la chanson de Louis Williams « I’m Living Good » (écoutez le morceau dans le module "Top-notch music" en haut de la page) a résumé pour moi l’esthétique des disques Goldwax, et il est arrivé ce qui arrive toujours lorsque l’esprit se pénètre trop d’un objet singulier : celui-ci a pris les proportions de l’univers. Je veux dire que les révélations de cet objet ont très tôt cessé de valoir pour lui seul mais se sont avérées opérantes pour d’autres objets, et finalement se sont converties en clefs de la compréhension infinie. « I’m Living Good », dont je n’avais pas tout de suite mesuré la vigueur conceptuelle et mythique, « I’m Living Good » est devenu l’oiseau gigantesque qui, lorsqu’il déploie ses ailes, caresse les pôles et effleure les planètes. Inutile de rappeler l’évidence de la ligne mélodique, la maîtrise paisible du rythme, la simple beauté des harmonies. L’essentiel me paraît cette fois le message délivré par le chanteur : celui-ci vit de bonne manière et se réjouit sans vulgarité de vivre de bonne manière. Ce n’est pas « I’m Living Right » ni même « I’m Living Wild » mais « I’m Living Good », prodigieux contentement qui fut celui de Pindare. En cherchant d’autres créateurs du type pindarique, j’ai immédiatement été séduit par Lee Dorsey, indéfectible maître Mc Wellback de Louisiane, le seul à pouvoir habiter avec chaleur et humour des compositions aussi marécageuses que « Tears, Tears & More Tears » ou « Riverboat ». Lee Dorsey, seul à savoir qu’on peut s’absenter pendant une chanson, non parce ce que cette dernière vous incommode mais parce qu’il est dans la nature de l’homme de s’abîmer parfois dans de furtifs détachements. Lee Dorsey, rare ou bien unique chanteur dont le Pat restait inentamé et munificent en 1978. J’ignore pour vous, Sweign, mais Randall Webb ne se souvient pas d’avoir respiré un seul jour de l’année 1978 ! Louis Williams et Lee Dorsey. Je me suis alors interrogé sur l’étrange pouvoir de cette poésie du contentement, au moment-même où l’essence Psycho-batave était gaspillée aux quatre coins du monde. Mon interrogation atteignit une telle intensité qu’elle me fit  nier la réalité de chanteurs douloureux, tels O.V Wright ou James Carr, de chanteurs pharaoniques, tels David Ruffin ou Levi Stubbs,  soutenus dans leur mégalomanie par une industrie savante, de chanteurs roués, tels Bobby Freeman ou Johnnie Taylor, de chanteurs esthètes et subtils, tels Brooks O’Dell ou Eddie Whitehead, de chanteurs égrillards, tels Robert Moore ou Joe Tex, de chanteurs virils et agressifs, tels James Brown ou General Crook, de chanteurs féminins, tels Smokey Robinson et Johnnie Daye, de chanteurs énigmatiques, tels James Knight ou Cecil Washington.

                                        

                                                              The Ovations

          Au risque de falsifier cette luxuriance, je me plus à penser que tous étaient des chanteurs de la certitude et du contentement, et gardez-vous, Sweign, d’interpréter bassement ce que j’avance. Car il n’est nul extatisme ni même joie de vivre dans ce contentement. Imaginer Louis Williams béat, célébrant la simplicité du bon vivre, me répugne. Savez-vous, Sweign, que je ne sache pas de chanson plus irritante et erronée que « What A Wonderful World » par Louis Armstrong ? Je déteste cette forme de mièvrerie coulante et panthéiste, qui réunit les hommes pour des raisons aussi superficielles que le vert des arbres. La figure du Noir d’Amérique qui oppose sa douceur aux ambitions sanguinaires des Blancs m’a toujours semblé suspecte, et je lui préfère, dans un registre voisin, l’endurance dénuée de sympathie de certains héros de William Faulkner, en particulier Lucas Beauchamp qui est mon favori. Permettez-moi, Sweign, de penser que Louis Williams n’a pas été gâté par les fumets du barbecue et l’odeur entêtante du sucre d’orge. Je parlais de joie mais j’omettais de signifier que cette joie est dure ou plutôt puissamment armée de certitude : une joie certaine. Une joie certaine ne se confond pas avec la joie végétale de l’homme qui goûte sa place dans le monde. Une joie certaine naît d’une expression, d’un langage originaux, dont on a organisé exactement la matière et dont on devine la vocation universelle. Comment expliquez-vous, Sweign, que pas un chef-d’œuvre de la soul music n’offre le spectacle de la fragilité ? Même dans ses moments les plus sentimentaux, qui sont fort nombreux, la soul music reste vigoureuse, pleine et fière. Tout art véritable ne s’excuse pas d’apparaître, il affirme sa plénitude et son originalité, il se pose en tant qu’entité inédite de la Création. La soul music est fondamentalement liée au bonheur de créer des œuvres impérissables et en cela, elle porte au sommet l’idée de l’art entendu comme expérience de la divinité dans l’homme. Adieu, Sweign. »

            Randall Webb pencha son visage vers le mien et j’aperçus la couleur blanchâtre de ses yeux, cernés de noir comme les yeux d’un aigle très vieux. Il s’éloigna, laissant derrière lui la carcasse d’un jeune coq et quelques os. Adrian Lloyd avait disparu. Quand je fus à nouveau dehors, je le trouvai en train de coller l’affiche du film qu’il projetterait à compter de ce jour pendant toute une année : Le Cimetière De La Morale. Je quittai l’Italie le lendemain, sans avoir mené à bien la tâche qui m’était confiée. Jean Pop 2 me permit de regagner New Bedford et, parce que nulle rancune ne l’anime, il me convia à participer à sa mascarade annuelle au large de la Mer Baltique. Là je donnai libre cours à ma frénésie sexuelle, puisqu’à New Bedford, vous l’apprendrez assez tôt si vous vous attardez dans notre ville, le sexe est prohibé et passible de lourdes peines. Je dois vous avouer, Boulter Lewis, que je ne remarquai même pas l’entrée de Randall Webb à bord du navire. Je sus après que Jean-Pierre Paul-Poire l’avait ramené de F***, où le grand homme l’avait tiré d’une embuscade tendue par l’abject lou ride. Depuis, tous deux avaient écumé les principales villes d’Europe pour finalement nous rejoindre à Riga. La mort de Randall Webb m’a ému certes mais vous devez savoir que sa créativité s’était étiolée au cours de son voyage en compagnie de Poire, que sa santé mentale vacillait, et qu’il était par conséquent raisonnable de penser que le Maître Psycho-batave avait jeté ses derniers feux. La mort n’a donc rien interrompu et il est permis d’envisager, comme Legendre le suggère dans sa désormais célèbre oraison funèbre, que la révolution Psycho-batave bat désormais son plein. Maintenant, avant que vous ne me laissiez reprendre mes activités, Boulter Lewis, je vous ferai part d’une vive source d’inquiétude : que diable fichait François Becquerel sur notre navire ? "

 

 

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