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27 février 2005 7 27 /02 /février /2005 23:00

            Jeanpop2 était en vacances avec les Jeannettes sur la côte ouest. Cette douce compagnie avait décidé, pour se relaxer du voyage, de s'attabler à la terrasse d'un café choisi pour son âpreté visuelle et son manque de pittoresque. Leur repos fut de courte durée : des trentenaires aux crânes rasés et fines lunettes bleues vinrent s'asseoir près d'eux et se mirent à bavasser de The Radiohead en vantant le sérieux politique et artistique de ce groupe citoyen. C'en était trop pour le fourbu Jeanpop2. Il poussa un cri de rage, renversa sa table et apostropha ainsi cette clique : 

 

             "AAHHH! Il est temps d'affronter la vérité : vous êtes vieux et sans coeur! Votre vie s'épuise en contingences dénuées de la moindre rêverie! Vous travaillez jusqu'à mourir d'épuisement, redoutez d'être trop longtemps retenus devant un feu rouge car vous n'avez aucun but dans votre vie hormis celui de ne pas penser à son terme! Votre engagement politique n'est qu'un loisir sans conséquence! Excrément! Vous n'avez pas la moindre notion de la Flânerie telle qu'elle a été théorisée par Sred Sweign, poète non-institutionalisé dont le génie passera toujours au-dessus de vos têtes lisses! the radiohead! HAHAHAHAHAHA! HAHAHAHAHA! HAHA! Etes-vous des hommes ou n'avez-vous jamais eu conscience du génie d'Harry Vanda et George Young, que vos idôles louchantes, faméliques et sainement engagées n'osent pas citer, de peur de disparaître instantanément dans les oubliettes de l'art?

            The Easybeats commencèrent leur carrière en Australie, mais en rêvant du Merseyside et des jolies filles qui hantaient le club The Cavern, plus fraîches et douces que les gorgones violentes de Sydney. Leurs deux premiers albums, plus qu'honorables mais encore dénués de grâce, nous les révèlent en émouvants expatriés de sol et d'âme, soucieux d'apporter à leurs chansons cette touche anglaise tant fantasmée en cette fin d'époque 1965-1966. Précisons de manière tout-à-fait factuelle que les chansons étaient alors signées George Young (guitariste) et Stevie Wright (chanteur), c'est-à-dire qu'on reste encore à la lisière du sublime, on attend encore l'éveil miraculeux qui commence à s'accomplir avec le premier titre du troisième album, "Sorry", chef-d'oeuvre indéniable de l'équipe Young/Wright. Rythmique implacable, métallique, danse sauvage que viennent éclairer en fin de piste les choeurs de Vanda et Young, choristes géniaux dans la profusion d'idées comme dans l'exécution.

 

 

            Un des beaux versets de cette histoire est que le groupe dût déménager en Angletere pour s'affranchir de ses obsessions Liverpudliennes. Le 45 tours subséquent, "Friday on my mind", produit par l'aveugle Shel Talmy, n'est heureusement plus à présenter, et pour cause : c'est un phare absolu. Le morceau grâce auquel régulièrement, et encore de nos jours, des milliers de jeunes gens délaissent un avenir confortable et assuré pour rejoindre l'usine, le travail de nuit, renouveler les gestes somnanbuliques et ressentir le désir cataclysmique de l'ouvrier qui attend de tous ses muscles la libération du vendredi. Fulgurance psycho-batave absolue, pour laquelle on accepterait volontiers de sacrifier son intelligence et toute vie sociale afin de se perdre pour l'éternité dans les méandres de ces harmonies extraordinairement compliquées et limpides pourtant. "They don't know what it means to be alive" surenchérit le titre suivant en me l'apprenant. Et, comble du sublime, l'histoire de The Easybeats ne s'arrête même pas là. L'album "Friday on my mind", dont la géniale inégalité est soulignée par la reprise à prendre au premier degré de "River deep mountain high", sera suivi de deux médiocres albums dont une multitude de titres sont à sauver néanmoins. Peu importe.

            Passons directement à l'ombre dans l'histoire. En 1977 sont rééditées des bandes enregistrées entre 1966 et 1968, sous le titre "The shame just drained", collection incroyable de morceaux composés et dirigés par Vanda et Young. Les notes de l'album prétendent que si ces titres avaient vu le jour à l'époque, l'histoire du rock en aurait été changée. Et l'on ne peut que souscrire à cet argument, à tel point The Easybeats bouleversent ici la notion même de goût : comment "Lisa", "Peter" ou "Amanda Storey" (véritables êtres animés d'émotions, suggèrent ces titres touchants comme le refrain de "Friends of mine" de The Zombies), destinés par leur enflure, leur grandiloquence, à végéter dans l'arrière-cour faussement entretenue du pédé progressif, comment ces titres au souffle presque trop long sont ils si clairement irrigués par l'essence psycho-batave? D'un autre côté, le groupe est en ces moments immortels loin d'oublier sa propre humanité profonde : ainsi, pas d'heroic fantasy putride ou de fantaisie psychedelick-my-ass dans les textes, mais des bouleversantes confessions d'homme moyen comme dans "Me and my machine" ("Bought myself a car /thought I would go so far /thought all the girls would hang around with me /but so far I've been wrong /cos' no girls came along /and now there's just a car and only me /I thought that happiness was just a car away") dont la pulsation spectorienne en fait un véritable hymne populaire.

            Et malgré mon manque d'oxygène, je m'en vais tout de suite vous porter le coup fatal. En 1968, The Easybeats infligèrent à leur méchante époque poilue le suprême bon goût d'enregistrer un morceau superlativement mélodique, sexy, violemment exalté, et de ne pas le laisser paraître pour ne pas le voir se noyer dans la boue. Ce morceau s'appelle "I'm just trying" et c'est en son nom que je m'en vais de ce pas vous émasculer."

           

            Ainsi fit Jeanpop2. Les Jeannettes, bonnes vestales, immolèrent les attributs génitaux des infidèles.

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commentaires

François 11/04/2011 01:01



Erreur de postage. Je parlais de l'article sur Joe Meek.


 



François 11/04/2011 00:59



Magnifique hommage. Probalement le plus beau que l'on ai consacré à ce grand génie.


ps: il a un petit côté Lovecraft non ?



david et christine 08/06/2007 17:56

lorsque l'on cherche des paroles des Easybeats sur le web, on dirait qu'il sagit d'un groupe qui n'a enregistré q'un seul titre ("friday on my mind")... dommage !

Jeanpop2 31/05/2007 16:14

Non.

david et crhsitine 31/05/2007 14:27

en particulier nous recherchons les paroles de "me and my machine" dont vous avez justement publié un extrait.