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2 janvier 2006 1 02 /01 /janvier /2006 19:31

(Nouvelles notes de Randall Webb, prises en 1971)

« Nous n’avons pas changé de maison depuis vingt ans. Notre univers clos, havre familier, nous ne l’appréhendons cependant pas de la même manière. De l’aube des années 50 à leur résurrection artificielle et nauséeuse au début des seventies, quelque chose s’est évidemment délité. En témoignent ces deux figures du Settlement américain : Slim Whitman et Bruce Johnston. Le premier, que ma mère chante encore quelque part entre la buanderie et un ailleurs évasif, restera pour toujours lié à l’âge d’or de la Homelike song. Le second, muséographe de l’insouciance californienne, figure symbolique du déclin de The Beach Boys (et partant, de la mort), est une borne enlierrée de l’histoire du rêve pavillonnaire américain.

Il convient, sans plus tarder, de distinguer le genre de la Homelike song, d’un autre, californien jusqu’à l’amalgame, celui de Sunrise pop. Les ambitions respectives des exécutants sont des plus disproportionnées : la Sunrise pop cherche les hauteurs, ne s’adresse qu’aux cimes, tandis que la Homelike song, affaire de minutes, aspire à la tranquillité, l’ataraxie, la quiétude domestique. Cette dualité est celle qui différencie la joie, éphémère et intense, du bonheur durable, sans oscillations ni crises. Accepter le bonheur, c’est se préserver de la dépression, mais également renoncer à la joie. Accepter le bonheur n’est pas donné à tous ; il est des vies trouées qui balancent interminablement entre l’extase et le désespoir. C’est celle de Marvin Gaye, oublié de tous dans son van enlisé dans le sable d’Hawaï, souriant aux parois beiges tandis que son ombre se décuple au dehors. C’est celle de Dennis Wilson, seul Beach Boy physiquement incapable de rester à la maison, rejouant toute l’histoire des sentiments humains en quelques minutes de film de cave, dans un jardin moucheté d’étoiles.

Slim Whitman ne fréquente pas ces hauteurs. Il chante pour les ménagères amoureuses du livreur de lait. « Quand je dis bonne journée, je le pense vraiment »

En 1971, Slim Whitman, même pas quinquagénaire, est un souvenir, malgré la bizarrerie de son art qui aurait dû attiser l’intérêt des amateurs de weirdness, ceux-là même qui érigèrent une statue à l’effigie de Joe Meek. Car même si Whitman chante pour la famille, Sa musique contient des consonances féeriques : son yodle sidéral, les longs glissandos de guitare hawaïenne, les bruitages cheap (ronrons de fontaines, vent en boîte), toutes ces inclinaisons quasi-futuristes ne sont pas en contradiction avec le public visé. On est avec ce chanteur incroyable dans le domaine de la magie domestique, que l’on ne comprend que si on se souvient de l’émerveillement éprouvé par les familles d’Amérique devant les premiers congélateurs.

Au début des années 50, la maison n’est pas seulement la fin d’une aventure mais une nouvelle qui commence, en témoigne cet étonnant film « Mr. Blandings Builds His Dream house », dans lequel Cary Grant se contentait, patiemment et en accord avec sa femme, bien sûr généreuse avec les enfants du quartier, de construire une maison, en périphérie de New-York. Film inconcevable à une autre époque.

Au début des années 70, la maison n’est plus un terrain de jeu mais un abri. Elle s’est multipliée par centaines, identiques et confortables, et c’est maintenant l’endroit où on se retire après trop de désert ou de nuits blêmes. C’est le rêve qui se dissout dans la baignoire sale de Cable Hogue. Dans la voix de Bruce Johnston, pour le superbe « Disney Girls », c’est la résignation qui est de mise, mais une résignation assumée, désirée, mûre, finalement heureuse. Bruce Johnston est assis sur du plastique dans son jardin, il a cessé de penser que ses histoires d’amour sont plus belles que celles de ses voisins. Et il savoure d’être enfin, faute de mieux et à défaut du pire, normalement prospère. »

(Vous pouvez écouter un morceau de Slim Whitman dans le module "Top-notch music" en haut de la page)

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commentaires

evelyne 12/01/2006 17:55

"ça déchire" comme dirait mes élèves de cm2.