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10 janvier 2006 2 10 /01 /janvier /2006 18:09

            « Allez-vous enfin vous taire, Becquerel. » Depuis trois jours, notre train voyageait à  destination d’Istanbul où le nerveux et délicat Jean-Pierre Paul-Poire goûtait les joies difficiles de la retraite aux côtés de sa mère. J’avais eu le bonheur de m’entretenir avec cette ménagère exemplaire afin de planifier notre séjour dans la capitale turque. Ce que je découvris par la suite confirma ma première impression sur Mme Poire : sans faire naître chez son interlocuteur une dévotion aussi absolue que celle qu’on ne manquait pas de ressentir en présence de Randall Webb, Mme Poire s’attachait néanmoins la sympathie inaliénable de tous ceux qui voulaient bien lui consacrer quelques heures, passées à évoquer d’imperceptibles changements climatiques qui, à ses yeux, revêtaient une importance extrême. La vieille femme plairait énormément à François Becquerel. Pour ma part, j’apprécierais la sollicitude et les soins dont elle entourait le pauvre Jean-Pierre Paul-Poire.

 

 

            « Becquerel, je suis certain que parmi nos passagères se trouvent quelques complaisantes jeunes filles qui prêteront une oreille énamourée à votre babil de boutiquier. Je souhaiterais faire le point sur notre affaire et rien ne me serait plus profitable que le silence, mon ami. Allez. » Tandis que Becquerel, enthousiasmé par ma suggestion, s’éloignait au fond du wagon-restaurant, je promenais un regard enténébré sur les divers groupes de voyageurs qui avaient pris place, et songeais avec colère qu’ils ignoraient tout de la révolution Psycho-batave et du meurtre de son principal thuriféraire. Oui, bien malgré moi, je devenais amer et ne tolérais plus du tout que notre affaire restât un secret d’initiés. Ainsi je cherchais avidement les signes de quelque intérêt, et bientôt ceux-ci se présentèrent. Entre deux femmes de proportions enviables était assis un énergique vieillard, en complet blanc, qui enrageait à propos de son potage où, se plaignait-il, « faisait absolument défaut le parfum essentiel des asperges ». Le vieillard se mit alors à répandre le contenu de son assiette sur la nappe, puis il l’étala jusqu’à ce qu’il couvrît toute la surface de la table. Personne autour ne semblait prêter attention à la scène qui se jouait, car tous devaient craindre que le vieillard ne fût un aliéné, prompt à la violence. Je l’observai. Quand il s’aperçut de la fixité de mon regard, il se calma enfin et me sourit. « Monsieur, me dit-il avec une voix melliflue, je sais cette lueur et cette droiture dans le regard. Je l’avais notée dans le regard d’un ancien cuisinier que j’avais eu à mon service, il y a bien longtemps. Je crois même que vous et lui, vous étiez proches, comme deux frères. Seulement il est arrivé ce qui arrive toujours lorsque l’un, plus intuitif et plus fragile, commet quelque chose dont l’autre, plus massif et plus raisonnable, ne peut plus le défendre. Vous protégiez votre ami et l’aviez habitué à être protégé par vous, d’une part parce que vous mesuriez l’étonnante valeur de ce qu’il accomplissait et que vous souhaitiez voir accomplir, d’autre part parce que vous faites partie de ces êtres qui plutôt que d’agir au mépris des conventions, comme le faisait votre ami, choisissent de les apprendre puis de les utiliser, même si l’usage que vous en faites prête à discussion. Un jour, l’un et l’autre avez senti que le temps de la séparation était venu, et lui seul le regrettait réellement parce qu’il avait compris l’incomparable soutien que vous lui procuriez, tandis que vous, même privé du spectacle de votre ami égrenant découvertes et triomphes, eh bien vous jouissiez toujours de cette assise, qui ne vous faisait redouter que vous-même. C’était une époque pénible pour un élément aussi brillant que l’était votre ami, plus supportable pour vous, sans doute, qui connaissez l’art de mettre sa conscience sous clef. Eh, eh… Vous allez devoir réfléchir seul, mon bon monsieur, car à mon âge, on ne prise plus tellement ce genre de discussion virile. Vous voyez ces deux femmes ? Je me charge depuis le début de notre voyage de les éveiller à … comment dire… “indisputable truth”, voilà, d’ « indisputables vérités ». Alors ne m’en veuillez pas de refuser net votre compagnie, que je commence à trouver assommante et vulgaire. Adieu, Monsieur, adieu. »

 

Le chasseur du signor Piccoli

 

            Le vieillard quitta notre wagon, non sans féliciter Becquerel pour son empressement à divertir une petite assemblée de jeunes filles à la grâce trébuchante. Il ne servait pas à grand-chose de révéler au flamboyant vieillard que moi aussi, je l’avais reconnu. D’après mon expérience, une entité Psycho-batave vieillissante n’entre plus en communication avec autrui que pour lui asséner de terribles sentences, dont elle ne prévoit même plus les effets, dont elle ne mesure que pour elle-même le pouvoir galvanisant, se grisant de ses propres insolences et de ses géniales intuitions. Face à pareil phénomène, il n’est d’autre ressource que de tendre dans un effort inlassable à l’ouverture totale et permanente de ses sens. J’imaginais que Jean-Pierre Paul-Poire avait ainsi procédé à chaque manifestation du Psycho-batave chez Randall Webb, et que c’était probablement la récurrence de ces manifestations qui avait endommagé son système nerveux, quoique ses lettres ne le laissassent point paraître. On m’avait pressé de réfléchir. Alors je tâchais de me souvenir. Depuis de longues années, à ma grande honte, il ne m’était plus possible de dissocier réflexion et souvenir ; si la théorie exige une abolition momentanée du temps, et un élan prospectif qui la précède puis lui succède, alors, cette capacité m’étant refusée, j’avoue ne plus être en mesure de réfléchir, seulement de me souvenir. Le souvenir, qui mobilise à présent toutes mes facultés, le souvenir est chez moi formidable. Je me rappelai avec acuité l’été 1978, durant lequel, en vacances du poste de police de Concord, laissé aux soins du gaillard John Ernest, mais aussi en vacances de mon épouse qui faisait un séjour aux eaux en Roumanie, je visitais La Haye, où m’avait rejoint le légendaire Don Creux, que la mort faucherait à l’orée de la décennie suivante. Alors Don et moi, un matin de grande fraîcheur, sentant presque sur nos épaules la peluche des nuages gros de pluie, nous cheminions au milieu des étals d’un marché aux poissons. Le hasard avait guidé nos pas, ou bien si nous avions projeté de nous rendre à un endroit précis, ce que nous vîmes nous fit négliger notre programme. Penché au-dessus de l’étal d’un marchand rougeaud et visiblement malhonnête, inspectant les paniers de moules avec force sérieux, un homme d’environ trente-cinq ans, élancé, osseux, au teint bistre et à la chevelure noire, pointait son index avec impatience vers tel panier, puis l’agitait devant les yeux stupides du maraîcher qui remplissait alors avec entrain un sac de toile. L’homme paya et leva ensuite ce même index en direction du ciel comme s’il appelait la punition divine sur l’infortuné marchand. Nous notâmes, Don et moi, l’éclat singulier de son regard, étouffant et mauve comme la glycine, avec un trait unique de froide méchanceté, comme le jaguar. Bien sûr, il ne pouvait s’agir que de Randall Webb. Curieux, et même stupéfaits, nous le suivîmes en silence et à distance respectable. Randall Webb, qui marchait avec décision, adressait quelques saluts polis à certains passants et n’hésita pas une seule fois dans le choix des rues qu’il empruntait. Soudain il pénétra sous la porte cochère d’un hôtel particulier. Là, des chasseurs en livrée pourpre et argent nous intimèrent de rebrousser chemin. Don Creux s’enquit tout de même de l’identité du propriétaire de l’hôtel, et on lui fit cette réponse : « Un citoyen Romain, en visite dans notre capitale, et dont les allusions à sa prétendue véritable nationalité entraînent de lourdes, pénibles, mortelles conséquences –je me permets, Messieurs, de vous en avertir. Beaucoup, lorsque je leur apprends le nom de cet illustre propriétaire, se réfèrent tout haut, avec une intolérable absence de discrétion, à cette prétendue véritable nationalité, et cela, mon maître l’entend depuis ses fenêtres, il en devient cramoisi de rage et jette alors en pleine rue, sur le visage du fâcheux, ce que sa main trouve de plus volumineux ou de plus coupant, dans l’intention d’assommer et de rompre un membre ou deux, le tout dans un déluge d’insultes propres à figer le Diable en personne. Bref, cet hôtel est la propriété du citoyen de Rome, Michel Piccoli. »

 

 

            Plus tard, dans l’après-midi, la pluie tant redoutée se mit enfin à battre. A l’abri dans un café du centre-ville, où nous étions tassés sur une banquette étroite et démaillée, Don tenta une explication du phénomène lugubre que nos esprits, le mien surtout, peinaient à assimiler. La matité complète et sombre du lieu, la résignation pas tout à fait mélancolique des visages qui le peuplaient, les gestes lents et pondérés des serveurs, créaient un mol suspens parmi les plus aptes à favoriser le cours de nos pensées. Je laissai s’exprimer Don Creux qui semblait le moins étonné de nous deux : « Boulter, mec, si Randall fait la cuisine pour Piccoli, alors nous pouvons en déduire trois choses : la première, c’est que Piccoli est Psycho-batave, la deuxième, c’est que Randall n’est pas au mieux avec sa libido, la troisième, c’est que si Piccoli et Randall se serrent les coudes, la révolution Psycho-batave est sans doute en péril. Je t’ai dit combien le grand Marvin Marty lui-même est littéralement vidé depuis deux années. Tous ces types, qui jamais n’ont été très cool, eh bien, ils formaient néanmoins l’origine, ils étaient cet élément peu sympathique, peu attrayant qui cependant générait toute la chose Psycho-batave, on est d’accord ? Si tous s’effritent aujourd’hui, personne ne les pleurera, pas même nous qui les aimons, parce que nous sommes habitués à soustraire chacun de leurs pas à la gravité terrestre, nous sommes habitués à sursignifier leurs actes, un peu comme les Apôtres avec Jésus, nous ne voulons pas voir ce qui rattache ces hommes à leur véritable condition, celle d’être des hommes, ils sont pour nous des générateurs d’idées, si bien que leurs échecs, leurs souffrances nous sont aussi profitables que leurs joies, leurs succès, et regarde comme nous sommes là à finasser autour de la détresse de notre ami pour n’y lire que l’échec de la Révolution Psycho-batave, notre honte s’en trouve même presque excusée par le fait que si on le leur demandait, à Randall, à Marty, à Piccoli, tous invoqueraient cet échec, puisqu’eux-mêmes ne s’envisagent plus que comme des idées, d’arrogantes machines à idées. Nous avons déconné, mon pote, trop déconné avec le Psycho-batave, il va falloir un peu de bon sens et de platitude pour rattraper tout cela, ou encore plus de folie, d’abnégation. Moi, je me retire, mec. Je ne veux pas devenir le « Man Without A People » chanté par le poète Bernard Smith. Oui, je sais que cette chanson traite simplement d’une trahison entre amis, qu’elle propose, de façon décevante, une réconciliation par l’amour, je sais tout cela, mais en l’occurrence, elle décrit si bien ce qui nous arrive à tous depuis deux ans. Devenir un homme sans peuple, Boulter, cela n’a jamais été la vocation d’êtres pourtant libres comme l’étaient Randall et Marvin. Leur indépendance s’est toujours justifiée par ce qu’elle permettrait un jour d’engendrer de plus belles communautés qu’il n’en existe aujourd’hui. Je comprends maintenant la claire sobriété, non dénuée de suavité, cette espèce d’élégance qui échappe à son démon l’ameublement, l’intelligence de ces accords et de ces harmonies, lorsqu’on les confie à des musiciens sensibles, que je n’hésite pas à qualifier d’humanistes. Je comprends la forme qu’a pu revêtir « Man Without A People », et pourquoi elle ne ressemble pas par exemple à ces grands ensembles Italo-américains tels « Let It All Out » de The O’Jays ou « You Better Make Up Your Mind » de Brooks O’Dell. La chanson de Bernard Smith est de la même trempe, elle appellerait ce type d’arrangements fastueux, cependant… le propos est celui d’un homme de 1968, qui entonne un chant d’adieu et d’amour au nom d’une idée défigurée, violée, anéantie. Cet homme ne recherche plus la perfection ornementale, la puissance rhétorique, il sait que 1965 est passée, et avec elle, la possibilité de donner dans le monumental. L’homme de 1968 est pris dans la débâcle et n’a pas une perception juste des ruines qui joncheront la terre, d’où cette tristesse encore enveloppée des fastes de la veille, fastes eux-mêmes considérablement épurés, réduits à l’élégance de courbes et d’angles. « Man Without A People » est comme le dessin à la mine de plomb d’une œuvre de Maître qui serait « Let It All Out ». Alors Boulter, tu pourrais me demander s’il n’est pas un peu hardi de comparer l’homme de 1968 à Randall Webb en 1978, et précisément, c’est ici que le malheur est profond. Notre ami est bien l’Homme Sans Peuple de la chanson de Bernard Smith, mais il n’est plus secouru par la beauté des mélodies, par la douceur des harmonies, par le jeu fraternel des musiciens.  Ces simples mots qui constituent le titre de la chanson, mec. Ils sont devenus sa croix. Boulter, mon pote, nous devons décamper. Dès aujourd’hui. »

 

Mrs Bernard Smith

 

Et nous décampâmes.

 

 

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commentaires

sweign 16/01/2006 23:23

et vous avez vu comme nous tous, cher Boulter, la manière avec laquelle Piccoli exorcisa cet épisode éminémment tragiquedans la grande bouffe, tel que vous le vîtes alors.
à vous
sweign