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2 février 2006 4 02 /02 /février /2006 18:33

            Dans une petite maison faubourienne d’Istanbul, nichée au cœur des acacias et des pommiers odoriférants, les Poire ont mis un terme à leurs pérégrinations séculaires et renoué avec la patrie de leurs ancêtres. L’arrière grand-père de Jean-Pierre Paul-Poire, décoré de l’ordre du Bain après avoir contribué à d’importants services d’ingénierie dans le Pendjab, avait acquis cette charmante propriété dans l’intention et l’espoir que les Poire futurs, ballottés par l’Histoire et ses guerres, disposassent d’un asile à toute épreuve. C’est donc fort logiquement que Jean-Pierre Paul-Poire, qui vivait alors ses plus sombres heures, s’y était réfugié en compagnie de sa mère. Le lecteur alerte doutera bien sûr que le nom Paul-Poire soit d’origine turque, et pourtant : certaines annales consignent un bien curieux événement que les historiens de profession jugeront grotesque mais que, pour ma part, je crois volontiers. Lorsque Soliman le Magnifique lança l’assaut sur Vienne en 1529, un homme d’études et de liqueurs, du nom de Luther Paul, s’enflamma pour la cause ottomane et à la consternation de ses concitoyens (ou compatriotes ? L’origine de Luther Paul constitue un véritable mystère), se livra lui-même à l’ennemi. On ne le fit pas prisonnier et on ne tenta pas de le convertir non plus. Luther Paul avait garanti son indépendance ainsi que celle de ses descendants en instruisant quotidiennement Soliman de ses lumières personnelles sur certaine substance philosophique qu’il appelait : le Flux-Cave, ou la Flèche-Batave, ou encore le Poire-Impact.

                                           

                                                             Luther Paul

            Luther Paul s’exprimait et écrivait en français, vraisemblablement par crainte d’être trop bien compris. Il est en effet admis que Luther Paul, bien qu’inspiré et doté d’une intuition extraordinaire, était un piètre théoricien, confus et malhonnête. Qu’il parlât et écrivît correctement le français, à une époque où, par ailleurs, peu le maîtrisaient, est également sujet à caution. Bref, notre Luther Paul joua de sa grande séduction pour captiver Soliman. Ce dernier, au cours d’un premier entretien avec le roué Viennois, s’esclaffa lorsqu’il entendit prononcer pour la première fois le mot « Poire » dont il ignorait la signification. La sonorité seule du mot « Poire » le plongeait dans un état d’hilarité difficilement mesurable et dès lors, Luther Paul était salué à la Cour sous le titre de Luther Paul-Poire. Ce nom fut légué aux descendants par déférence à la mansuétude et au génie du Sultan. Mais l’Histoire ne permit pas aux Paul-Poire de s’établir pour de bon à Constantinople, et ils connurent le destin de millions d’êtres que les guerres et les épidémies, ou l’infamie dispersent sur toute la carte du monde, comme s’ils ne pesaient pas davantage qu’une enfantine figurine de plomb. Ainsi, en 1753, alors qu’ils se livraient à de délicieuses randonnées en Crimée, Mehmet Paul-Poire et son cadet Sonny Paul-Poire furent capturés par des pirates et troqués à Anvers contre trois diamants. Les Paul-Poire furent choyés par leur nouveau maître, qu’ils enjôlèrent de la même manière que leur glorieux ancêtre avait enjôlé Soliman, cette fois avec un concept original : le Magweldbach. D’autres infortunes suivirent mais toujours, les Paul-Poire négociaient leurs avanies avec un même talent de conceptualisation, plus brillant que profond. Jusqu’au triomphe de Seymour Paul-Poire, fait chevalier de l’ordre du Bain en 1890, fierté de l’armée britannique des Indes, causeur tellement prodigieux qu’on lui confia, bien aveuglément, la responsabilité des travaux d’irrigation de la plaine du Pendjab. Mais alors, comment cette lignée de survivants et de bonimenteurs finit-elle par produire l’être chétif et abattu qu’est Jean-Pierre Paul-Poire ? En vérité, Jean-Pierre Paul-Poire peut être doué des dispositions de ses ancêtres à un degré égal. Il pourrait rivaliser avec leur adresse, singer leur habileté, imiter leurs succès, plus encore… si le passage de Randall Webb dans la vie d’autrui n’avait pas pour conséquence inéluctable de tarir toute sève créatrice. Luther Paul lui non plus, en présence de Randall Webb, n’aurait su devenir Luther Paul-Poire.

            Ce long développement se révèle nécessaire pour apprécier le mood Paul-Poire, et plus particulièrement, le poids historique sous lequel ploie l’ancien champion de la cause Psycho-Batave, poids tel qu’il justifie la réaction extrême de Jean-Pierre Paul-Poire à sa présente déconfiture. L’homme que je vis ce jour-là, à Istanbul, me fit beaucoup de peine. J’avais laissé le guilleret François Becquerel aux prises avec Mme Poire, qui l’entretenait de problèmes climatiques ardus. Quoique je désespérasse de voir François Becquerel se concentrer sur quelque objet, si futile soit-il, je le savais capable d’accorder toutes les marques de l’attention à son interlocuteur, sans jamais, bien sûr, lui livrer une once de réelle attention. Je salue ici la facilité mondaine du boutiquier français, car elle me permit de converser en toute quiétude avec Jean-Pierre Paul-Poire.

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Published by JEANPOP II - dans Notes de Boulter Lewis
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