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5 février 2006 7 05 /02 /février /2006 16:39

        Cet article fut commandé à Randall Webb par Larry Esposito Ramirez, puissant businessman Portoricain, propriétaire de nombreux restaurants et clubs de l'East side (notamment le célèbre "Golden Brown"). Cette introduction à la scène chicano de Los Angeles devait être incluse dans une plaquette éducative destinée à être distribuée dans les universités, mais Ramirez, peu satisfait de la contribution de Webb, la fit remplacer par des recettes de cocktail.

        Ce sont les sentiments soudain jumeaux de familiarité et d'exotisme qui m'étreignent lorsque j'écoute la musique dite "Pachuco" produite à l'est de LA par ces gangs hispaniques. Ils jouent ce que toiut le monde joue, mais comme s'ils avaient tout à prouver et personne à qui faire confiance, leurs intentions en avance sur nos impressions.

        Peu de ces groupes sont artistes et leurs motivations sont avant tout non pécuniaires mais de l'ordre de la sociabilité, de la respectabilité.  Ils ne créent pas des formes mais déblaient le sol où construire leur maison, élever leur famille, bâtir l'estrade sur laquelle ils transpireront toutes leurs exhortations à lä fête. Lorsque les Soul-Jers chantent "Gonna be a big man", ils synthétisent non seulement l'ambition et le désir de promotion sociale qui animent tous ces ensembles, mais ils exaltent également une de leurs valeurs primordiales qu'ils comptent bien imposer : le patriarcat, le respect intangible du "Big daddy". Rien de malséant à l'égard des ainés dans cet univers où l'on respecte ce dernier et où on lui obéit de bonne grâce ("Listen to the wise man" des bien-nommés Eastside Kids). Contrairement à ce qui peut se passer ou se rêver dans le New-York blanc contemporain, on ne projette pas d'enlever son amoureuse pour la cacher derrière la nuit. La demande se fera en costume blanc sur le perron de la baraque des parents, au risque de bégayer et de se retrouver, fiévreux, avec trop de mains et pas assez de poches ("I'm in love with your daughter" de Thee Enchantments).

The Blendells

        Rien de salace dans ces fières déclarations, aussi gaillardes soient-elles, pas de ce double-sens un peu systématique auquel nous a habitué le frat-rock potache des blancs éduqués. Et si les sentiments et pulsions se font débordants, l'amour reste dicté et recommandé, certes malicieusement,  par la sagesse ("Listen to the wise man, fall in love with me today").

        On a finalement affaire avec ces Angelenos à une mentalité proche de celle des Italo-Américains, la grande différence étant que ces derniers ont peu à peu investi tous les domaines d'échange humain (business, art, politique) tandis que les Chicanos restent à ce jour prisonniers du Barrio. Il n'est pourtant pas question pour eux de mettre en avant cette marginalité, ni même de la mentionner, comme on n'imagine pas une vedette de Motown se lamenter sur le calvaire enduré par ses aïeux esclaves. Même dans les chansons les plus agressives du lot, aucune complainte de mauvais garçon, enragé d'être né dans la "bad part of town" ; on continuera de feindre la normalité, les épaules hautes et le regard droit.

        Cependant, ces adolescents ont du mal à dissimuler leur difficile background, leurs premiers jours dans la rue froide comme une gifle. N'oublions pas qu'une des stars de cette scène, Frankie "Cannibal" Garcia, doit son surnom au fait qu'il mordait ses adversaires lors des joutes qui l'opposait aux enfants d'en face. Le rythm'n'blues eastside, élevé sur le bitume trempé, étonne par la maturité souvent inquiétante du chant, par le tranchant mercenaire des guitares, toutes caractéristiques présentes dans l'ahurissant  "Jump jive and harmonize" de Thee Midnighters. C'est comme si les ainés avaient quitté la cave, alors que les plus jeunes bloquent les portes pour organiser des combats de coq. Exténués de sourire, ils se débarassent de leurs chemises amidonnées et laissent leurs cicatrices parler pour eux.

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Published by Randall Webb - dans Randall Webb Sixties
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commentaires

mac becquerel 05/02/2006 22:39

Los Lobos eux par contre auraient pu se cacher davantage...