Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
4 avril 2008 5 04 /04 /avril /2008 18:00

Cher ami,


           
Je pense que vous seul saurez fournir à la lettre que je vous adresse quelque approfondissement qui échappe à mon écoute récente et hallucinée d’Animal Song par Frabjoy & Runcible Spoon. Vous connaissez cette chanson, je l’ai retrouvée dans vos affaires pendant votre exil, du temps où Lou Ride manœuvrait dans le but d’éparpiller l’ensemble de votre précieuse collection… Bref, je viens d’en décortiquer les paroles et resterai longtemps confondu par ce qui s’y trame. Car il me semble que Frabjoy & Runcible Spoon y campe avec une imagination fertile – mais ne s’agirait-il pas plutôt d’une vision ? –  quelque scène dont nous ne sommes pas sûr qu’elle ait pu un jour avoir eu lieu, sinon dans des temps incertains, et surtout dans un endroit, et avec au-dessus dans le ciel ce suspend lumineux, qui m’attire, telles ces aubes qui ne stagnent qu’en rêve. Les premiers mots de la chanson ne disent pas autre chose : The day is beginning where the water is sun. Quant à la musique, de cette lumière d’eau et de feu, les premières phrases en dépouillent toute altération. La suite est un tableau liquide confié aux bords du pacifique. Mais pourquoi le Pacifique ? Frabjoy & Runcible Spoon sont anglais… Et croirez vous que ce tableau n’est pas autre chose qu’une nativité, transposée sur les rives – mais sur quelles rives ? – de cet océan. Il y a là plusieurs images qui, furtives, avivent ma curiosité : Une aube suspendue, sous laquelle une femme met au monde un fils, un castor à côté bâtit une maison, un perroquet répète les mots du soleil levant, un lion contemple du haut d’une colline l’ensemble des scènes, un criquet s’envole en saluant, et tout ce petit monde, ces témoins, de réveiller dès leur évocation clavecins, chœurs, cithares, tous éthérés… Je suis interloqué ! Quel genre d’inauguration se dessine là ? Et je vous le demande quel génie ou personnage héroïque a bien pu naître à l’aube au bord du pacifique sous l’approbation totémique d’un lion, d’un perroquet, d’un castor et d’un criquet ? Evidemment ce ne sont que les paroles d’une chanson… Mais alors que je vous livre mes interrogations, je veux croire aux images auxquelles elles se sont attachées et puis sentir que vous êtes à même de me livrer les clés du monde glorieux et fragile dont elles sourdent, qu’une civilisation plus expéditive aura vite fait de ravaler et d’éclipser. Et à moins que mon imagination ne se soit aventurée trop loin, je vous serai gré de m’expliquer, s’il y en eut, qui furent ses héros, ses prêtres, ses gardiens… Ce monde, cette lumière, cette musique teintée d’eau et de soleil qui se confondent, je penserai avec plaisir que Frabjoy & Runcible Spoon l’auront comme moi rêvé, sans jamais n’y avoir mis les pieds, bien qu’assurément ils en auront, par delà les mers, saisi les éclats. Alors ?

Je vous salue !

Votre ami Sred Sweign.

 


 
Sweign, ami poète irremplaçable,

Encore un fois, c’est la montagne qui parle avec vous. Montagne qui s’étonne de l’étendue de la plage, de la liquidité du sable, de l’horizon imbrisé, comme miraculeusement, artificiellement, intolérablement épargné par les angles et les saillies qui vous défigurent et vous lacèrent. Vous ne le savez peut-être pas encore : c’est devant le Pacifique que tout finira. La vie, fragment de soleil dans le vase d’or, chuintera son dernier soupir au bord des vagues.

            Mon discours allégorique à l’excès vous surprendra peut-être. Peut-être irez-vous jusqu’à croire que je ne me vêts plus que de peau de lama, et que l’argent que j’ai durement amassé jusque là flotte désormais sur les eaux brunes du Gange. Vous seriez bien loin de la vérité. Il y a seulement que j’étudie de très près ce sybaritisme inquiet californien qui n’a retenu du mysticisme fondamental que le sens de la catastrophe et l’art de chanter son contraire pour mieux supporter son idée, jusqu’à jouir de son imminence. C’est ainsi que le protéiforme Marcus, pour le coup jouisseur à la gorge serrée, mentionne dans son monument de torpeur « Grains of sand » cette « dazzling light within a pool of liquid night » qui fait écho à la « lumière de la lumière, semblable à un flambeau enfermé dans un cristal » de Zoroastre. Cette lueur fragile, symbole d’évidence et promesse d’extinction est présente dans toutes les rêveries chirographaires de ces entités californiennes. Mais pas seulement, comme vous l’avez si justement remarqué. Nous y reviendrons.

            Vous parlez très bellement d’aube suspendue, de nativité, d’un moment déterminant et qu’on oublie pourtant aussitôt, puisqu’il nous dépasse. L’homme ne peut que s’égarer devant les forces élémentaires. Le sybarite inquiet a renoncé à les comprendre. Sa présence au monde, il la porte comme un don et un fardeau. Foncièrement irresponsable et cependant guide spirituel d’autres individus qui n’en sont plus vraiment, il enivre ses disciples quitte à ce qu’ils se noient, car après tout seul compte l’orgueil du dernier crépuscule. Il est capable du grotesque et du sublime, il est généreux et égocentrique, affable et imprévisible, loup et soleil. Sa présence au monde est socialement maximale, il n’est pas un reclus. Ce n’est pas Brian Wilson, c’est David Crosby.

            Crosby représente mieux que personne ce type, dans tous ses égarements. Incertitudes panique, pertes de conscience, comas de la personnalité, morts de la mémoire, tout ce qui érige le présent en unique valeur, non à la manière des Epicuriens mais des libellules, se reflète dans ses titres : « What’s happening ? », « Deja-vu », « If I could only remember my name »… C’est le même déboussolement, de ceux qui font s’endormir aux feus rouges, qui est subi dans le « Where are we ? » des Californiens Thomas & Richard Frost (qui contient cette métaphore décisive : Southern California drifting), mais c’est aussi lui qui plombe le merveilleux homonyme « Deja vu » des sublimement nommés Now, comme pour insister sur le temps immobile d’un monde tout en superficie qui n’attend plus que sa catastrophe.

            Now sont originaires de Memphis, Tennessee. Et on retrouve chez eux la même liquidité des guitares qui caractérise les plus grandes compositions de Crosby, telle « Everybody’s been burned ». The Madhatters, formation météorique de Mankato, Minnesota, surent capter avec leur « You may see me cry » toute la déréliction sud-californienne à l’œuvre chez Crosby, notamment dans ces chœurs hagards qui figurent néanmoins l’arc-en-ciel. Eighth Day, groupe mixte de l’Ohio, signa avec « Building with a steeple », le plus beau pastiche de The Mamas & The Papas, hippies perdus dans l’espace… Alors pourquoi pas un groupe Anglais ? D’où que la Fin soit chantée, c’est sur les plages du Pacifique qu’elle laissera échouer sa dernière réponse.

            Je vous embrasse, phrère.



Frabjoy & Runcible Spoon - Animal song

Now - Deja vu

The Madhatters - You may see me cry

Eighth Day - Building with a steeple

Partager cet article

Repost0

commentaires