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13 mars 2005 7 13 /03 /mars /2005 23:00

             Nouvel extrait des notes du grand Randall Webb.

 

            "J'ai rencontré Dan Penn en 1969 à huit miles de sa ville natale de Vernon, Alabama. Le regard arrogant et les traits tirés par le sel d'un désert, il se trouvait exactement là où je pensais qu'il se trouverait, dans ce rustaud café sis en face de la Corinth Baptist Church. Ce ne fut pas facile de l'aborder, sa mine virile n'encourageant pas l'épanchement. Je profitai d'une seconde de silence dans la chaleur pour me glisser jusqu'au juke-box et y insérer mes dernières pièces. Je choisis "Take me (just as I am)" de Solomon Burke, chanson admirable de Dan Penn qui sut rendre émouvant le gros chanteur-vendeur de pop-corn. Aussitôt la donne était changée : j'existais. Il leva rapidement les yeux sur moi, redressa son chapeau noir et me fit comprendre d'un mouvement des lèvres qu'il m'invitait à sa table.

            "J'ai cessé d'écrire depuis quelques mois." me dit-il sans détours après quelques minutes de conversation. Naïf, je lui demandais si les causes de cette retraite anticipée résidaient dans l'assasinat récent de Martin Luther King. Il me répondit que je ne faisais que déplacer le problème et que je commettais un amalgame entre sa créativité et l'histoire collective, de laquelle il m'avoua faire peu de cas, ce qui m'étonna énormément. Mais Dan, m'empressais-je d'asséner timidement, toi blanc d'âme afro-américaine, toi parangon du raffinement noir, unique rescapé de l'aristocratie sudiste éclairée, comment peux-tu ainsi faire semblant d'ignorer cette faille incommensurable et ses conséquences fatales sur cette musique inestimable que noirs et blancs imaginèrent main dans la main, mus par une commune inspiration céleste?

 

Dan penn (à droite) et des amis

           

              Il ne répondit pas, laissant ses yeux se détourner et se disperser dehors. "Connaissez-vous ce groupe nommé Flying Burrito Brothers?" Bien sûr, dis-je -et tout devint clair, retourné que j'avais été par leur ardente relecture de "The dark end of the street" publiée quelques semaines plus tôt et dont le lyrisme échevelé n'aurait pu échapper à la vigilance de mon coeur. Il comprit que j'avais compris, et eut la délicatesse de n'esquisser qu'un sourire. Nous n'échangeâmes plus un seul mot en dix minutes, dix minutes qui furent des plus intenses de ma vie. Je me souvenais bien sûr, comme si elle était en ce moment même diffusée dans le bar, de la version de James Carr : bouleversante histoire d'amour interdit qui n'explique pas les raisons de cette interdiction, qu'on ne peut par conséquent qu'imputer à la mesquinerie d'un monde trop lent pour la fulgurance de cette dévotion cavalante.

            Je me souvenais alors de mon enfance dans l'Arkansas et combien j'avais aimé de filles si imaginairement voilées, et je comprenais immédiatement la retenue toute baptiste qui, d'une manière ferme et sublime, retenait la chanson de James Carr au sol. Je saisis alors à quel point la reprise de The Flying Burrito Brothers faisait écho, dans mon immense histoire personnelle, à ma première nuit d'ivresse dans le foin et les bras de Martha, cette libération charnelle, d'un blanc d'étoile. J'étais Sterling Hayden, et mon corps voûté était une cabane pour le corps menu et dénudé de Joan Crawford.

            Le groupe de Gram Parsons a détourné la soul sudiste comme Johnny Guitar a perverti le western classique à la Anthony Mann : en l'irriguant d'amour sublime, en lui faisant quitter la posture immobile de l'homme à terre qui admire le ciel pour le mettre sur les rails du romantisme le plus aveugle.

            Et Dan Penn, le gardien des clefs qui ne pensait pas un jour se les faire subtiliser par plus blanc que lui, je l'ai laissé, mutique et impassible, finir son verre puis repartir sans dire au revoir."

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