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14 mars 2005 1 14 /03 /mars /2005 23:00

          Boulter Lewis

 

Ecarté du circuit universitaire, hostile à toute publication, Boulter Lewis, dont la méditation ininterrompue sur l’essence psycho-batave lui vaut cependant une audience internationale, est un ami personnel de Jean Pop II. Né en 1943, Boulter Lewis est depuis vingt-cinq ans officier de police dans la ville de Concord, Massachussets.

 

            

Quand nous parlons de l’orgue du fantôme, tel que celui-ci résonne dans « Shades Of Blue » de The Werps, nous ne visons pas l’insuffisance technologique dont pâtit un groupe tout à fait inconnu lorsqu’il enregistre sa chanson dans l’année 1965. Nous ne moquons pas une curiosité esthétique datée, un bourdonnement amusant pour amateurs de pacotille. L’orgue du fantôme, aussi durablement que j’ai pu fixer mon esprit sur lui, m’apparaît comme le signe tardif et néanmoins exact d’un imaginaire national.

 

Les plus jeunes connaissent Sam The Sham  & The Pharaohs, peut-être ont-il méconnu The Topsy Turbys : dans les deux cas, il s’agit de turbans, mais les seconds sont les seuls à invoquer le véritable orgue du fantôme. Et cette invocation légitime ce qui chez les premiers paraît suspect. Je veux dire que grâce à ses parties d’orgue, « Topsy Turby » se rattache au grand motif imaginatif du Séduisant Oriental, que nous identifions chez des romanciers tels que R.L. Stevenson et Wilkie Collins. L’imaginaire colonial de la Grande-Bretagne comporte d’autres motifs qui tous allient l’énigme, l’érotisme et le sens du passé et de l’enfance. Bien mieux, tous les motifs dessinent un fantastique subtil et domestique. Ainsi l’admirable réussite de la Hammer : « La Malédiction Du Tombeau » où chaque lieu, chaque partie du décor atteint au confort absolu par son mélange de modestie et de maladresse. Ce sont les cachettes de l’enfance, de dimensions réduites, jonchées d’objets colorés et hétéroclites, entourées de la nuit amicale. « Shades Of Blue » de The Werps doit beaucoup au cinéma de Terence Fischer, mais également à certaines réussites de Michael Powell et Emil Pressburger, dont « Le Narcisse Noir ». Mais quelque chose, qui est la mélodie descendante en accords majeurs, hisse la chanson de The Werps au-dessus des autres chefs-d’œuvre de l’orgue du fantôme, je songe à « Wait & See » de The Solid State, « Look & See » de Young Aristocracy, « Tiger Girl » de The Tigermen. Par le seul enchaînement des notes, le choix d’une progression réellement égyptienne, The Werps renouent avec les fondements sublimes de l’imaginaire colonial britannique.

 

 "Free Michael Jackson!!!" The Topsy Turbys 

 

Le Slave Ombrageux n’est pas la moindre dimension de cet imaginaire. Plusieurs critiques que je n’estime point ont cru perspicace de souligner que l’attirance des Anglais pour le vampirisme était la conséquence de leur puritanisme. C’est évidemment stupide, parce que ce qui importe est le sens du cadre et du paysage, non pas les goules poudrées portant jabots. Il n’est qu’à regarder « Le Bal Des Vampires » du grand cinéaste psycho-batave Roman Polanski, à l’époque superbe Polonais de Los Angeles, pour comprendre qu’au cœur du récit de vampire se tient le Château, et notamment ses abords. Le jour, la neige recouvre un petit cimetière et givre les fenêtres, une paix sinistre plane sur les escaliers et les tourelles. Sur quoi repose l’étrange envoûtement de ces visions ? Je pense qu’elles suggèrent à leurs spectateurs, au-delà de la puissance iconique de la pierre enneigée, l’impossible ensevelissement de l’espèce et son retrait protecteur. De même, The Tigermen munis du talisman de l’orgue du fantôme, à l’abri des corruptions.

 

Plus proche d’actuelles manifestations de l’essence psycho-batave, issu lui aussi de l’imaginaire colonial anglais, il y a le Zombie Haïtien. Pourtant, Dr John n’a jamais eu recours à l’orgue du fantôme, ce qui montre combien son art devait moins à la fascination originelle et abstraite des Anglais qu’au contact plus rugueux avec l’objet en personne. Nous le répétons, afin de jouer l’orgue du fantôme aussi judicieusement que The Werps, il faut accepter d’être livré à l’horreur primitive du colon, et rejeter la connaissance de l’indigène ou du moderne. Deux exemples, encore tirés du cinéma, me semblent nécessaires : le château battu par les flots de « White Zombie », la complainte hagarde et fataliste du musicien dans « Vaudou » qui vient annoncer : « shame and sorrow for the family ». Ce sont là deux motifs dont on identifie sans peine l’ascendance européenne et qui se trouvent réévalués dans le paysage inquiétant de Haïti, deux terreurs anglaises qui se greffent sur la magie propre au lieu.

 

Je parle de lieux mais je n’en oublie pas les personnages, en particulier l’exquis colonel en retraite. Deux génies littéraires ont créé ces personnages, pasteur, docteur, mondaine, héritier, savant, égyptologue, comtesse hongroise, qui eux aussi dansent au son de l’orgue du fantôme : G. K. Chesterton et Agatha Christie. La deuxième, surtout, a achevé la mutation de l’imaginaire colonial en boîte de jeux, devenir logique de ce que l’enfance prompte à l’effroi de Stevenson et de Wilkie Collins offrait sous la forme de récits d’aventure. Le récit à énigme a exacerbé, dans son confinement social-riche, dans ses décors invariables de charmantes campagnes anglaises et de croisières de luxe, le désir de protection à l’œuvre dans le fantastique anglais. Agatha Christie a permis la création du Cluedo, jeu sans autre intérêt que son plateau et ses merveilleux personnages. Hommage à Hercule Poirot, seul détective psycho-batave.

 

Voilà, il me semble avoir suffisamment expliqué la provenance de l’orgue du fantôme et si vous m’avez lu avec talent, vous devriez maintenant mesurer combien l’amateurisme, la rapidité, l’imagination fertile et le goût de la composition nette et fine sont aussi essentiels au surgissement du psycho-batave que l’orgue du fantôme lui-même.

 

 

 

 

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