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15 février 2006 3 15 /02 /février /2006 13:01

Richmond, Virginie

5 juillet 1967

 

Randall Webb, je ne vous connais pas davantage que vous me connaissez et partant, je suis convaincu que l’anonymat et l’impopularité dans laquelle nous baignons tous deux ne seront levés, pour chacun de nous, qu’une fois les fils de nos fils morts et oubliés. Cependant je vous écris car j’ai lu avec beaucoup de plaisir, que dis-je : d’enthousiasme, les modestes plaquettes traitant de votre Etat natal, le Texas, et de son incomparable scène musicale par vous qualifiée de « Psycho-batave ». Il m’a semblé que vous seriez l’interlocuteur idéal sur un problème précis, qui ne m’a pas laissé en paix depuis un an. J’avoue ne pas bien saisir ce que vous entendez par « Psycho-batave » et même je ressens quelque gêne lorsque vous en venez à scruter ce motif quasi obsessionnel chez vous de la « maison ». Par-dessus tout, le seul fait que vous éditiez à vos frais, et à toute vitesse, ces opuscules passionnants m’intrigue.

Alors, je crois, vous saurez répondre à mon attente lorsque je vous aurai confié que l’objet de mes méditations est un frère du Texas, disparu l’année dernière, notre cher Bobby Fuller. Vous devez apprendre que je suis étudiant en cinéma et qu’il n’est actuellement pas de meilleur endroit que la faculté de cinéma pour morigéner contre des hippies hédonistes ou contestataires, tout ce qui nous insupporte, vous et moi, et donc pas de meilleur endroit pour fomenter une revanche du goût et de l’intelligence sur la canaille chevelue. Souvent l’art si complet de Bobby Fuller a été l’aiguillon de mes recherches, et pour une raison très spécifique : je comprenais ses chansons comme la formalisation définitive, l’aboutissement d’un style musical épanoui et sûr de sa solidité intrinsèque. Je n’aime pas que telle musique cherche son salut auprès d’une autre musique ou même d’un autre art. Je ne conteste pas d’éventuels brillants résultats obtenus ainsi, mais cela est souvent signe d’un essoufflement et d’une perte d’aura. Vous me demanderez à quoi je juge qu’un art atteint son épanouissement. La réponse est simple : quand le génie est équitablement réparti entre tous les praticiens, qu’il est à portée de main du plus humble. Dans ces périodes généreuses de l’art, il est donné à tous de faire naître une belle création, au point que la notion de talent perd alors momentanément ses droits. Existe-t-il un mauvais roman anglais ou français entre, disons, 1840 et 1870 ? Un mauvais film noir entre 1940 et 1950 ? De même, il n’existait au fond rien de mauvais dans la musique américaine entre 1954 et 1966. Et Bobby Fuller est celui-là même qui a couronné cet âge faste et réjouissant. Il a rassemblé tout ce qui était si superbe chez ses devanciers naturels, au premier rang desquels Buddy Holly bien sûr, en une forme puissante et altière, attestée par « King Of The Wheels », « Don’t Ever Let Me Know », « My True Love » et toutes ses autres compositions. L’infortune et le désarroi ont été le lot de Bobby Fuller, mais aucune de ses chansons ne tremble, toutes ont fière allure et peuvent paraître froides et inhumaines à qui guette l’imperfection qui nous rend tel art familier. Cela est à mettre sur le compte de notre narcissisme, je suppose, que de se sentir offensé par l’absolue perfection. Non, Bobby Fuller ne me plaît pas autant parce qu’il s’associe à des moments de ma vie, au contraire je l’admire pour ce qu’il se place délibérément au-dessus de nos petites affaires, parce que son art est toute brillance, à l’image de celui de Roy Orbison. C’est là un autre problème, que nous traiterons ultérieurement : l’humanité de l’art. Pour ce qui m’intéresse aujourd’hui, je souhaiterais que vous, Randall Webb, discutiez mon interprétation de la musique de Bobby Fuller comme une musique de l’accomplissement, de la réalisation parfaite, une musique dont le propos serait de clore avec magnificence une ère de la musique américaine. Comprenez qu’il ne s’agit pas d’un néo-classicisme, qui supposerait une distance, technique ou temporelle, prise avec le modèle, mais des derniers feux du classicisme lui-même. Alors, Randall Webb, considérez-vous Bobby Fuller comme le dernier des Classiques ?

 

                                                                       Marvin Marty

                                     

 

Santa Barbara, Californie

28 octobre 1967

             Monsieur,

             Veuillez pardonner ma réponse tardive mais comme vous le savez si vous lisez mes chroniques, je suis souvent sur la route et passe peu de temps au domicile que vous avez choisi d’honorer de votre lettre, qui est celui de ma mère.

             Je dois vous avouer que votre lettre m’embarrasse un peu : Je n’aime pas m’expliquer sur ce que j’écris, puisque ce que j’ai voulu dire, je l’ai déjà écrit. Ainsi, je me permettrais l’impolitesse de ne pas répondre à vos questions d’ordre terminologique ainsi qu’à celles concernant certains de mes thèmes obsessifs. Concentrons-nous sur le cas Bobby Fuller, voulez-vous ?

             Sa musique m’a effectivement toujours paru arborer la perfection chromée de ces voitures rutilantes qu’il a parfois chantées. Son art est certes brillance comme vous le dîtes, mais pas à l’image de celui de Roy Orbison qui se déploie à la manière de l’océan moiré, et montre autant de scintillement qu’il laisse à deviner d’abysses. Bobby Fuller reste à la surface mais la surélève ; là se trouve la clef de son classicisme en perpétuelle expansion, qui peut alors difficilement passer pour de la froideur chez l’auditeur attentif. Avez-vous entendu le dernier 45 tours de The Kinks, « Autumn almanach », paru il y a quelques semaines ? Vous y entendrez Ray Davies, chanteur émotif et homme de cœur, révéler une mosaïque de tonalités aussi différentes que le sarcasme et la tendresse fraternelle. Ray Davies est l’exemple typique de ce que la critique académique nomme un songwriter, notion qui m’est assez désagréable lorsqu’elle suppose que quiconque ne faisant pas étalage de son moi n’est pas un auteur. Bien entendu tout ceci séparera pour l’éternité Bobby Fuller de Ray Davies. Vous ne saurez rien du premier, même en disséquant ses textes avec les lunettes cerclées du pédé progressif. Et c’est là que ma pensée rejoins la vôtre : Bobby Fuller n’est pas un auteur au sens européen du terme, mais non seulement le dernier des classiques, aussi le plus efficace d’entre eux, car son classicisme laisse entrevoir un lendemain autre entre le linteau et la porte. Après tout, j’aime aussi lire dans la mort singulière de notre héros : sa mort adolescente, sous le soleil de juillet qui n’a pas la douceur de celui de juin ni l’âpreté de celui d’août, parle pour sa musique. Sa musique est ainsi faite : fidèle à son lignage (Buddy Holly, Everly Brothers, Eddie Cochran), elle semble aussi encourager la descendance illégitime : je lis dans la guitare de corail de The Byrds de « Younger than yesterday » le regard bleu de Bobby Fuller, ainsi que dans le pur enthousiasme de The Dovers, mais aussi dans les rêveries plus lointaines de The Fantastic Dee-Jays. De plus, les dérèglements rythmiques de « Don’t ever let me know », la structure libre et obsessive de « Let her dance », la mélodie nouée de « Never to be forgotten » ne nous permettent-elles pas de voir en Bobby Fuller un précurseur ?

 

          On m’appelle pour dîner, je vous quitte. Sentez-vous libre de me réécrire, si le cœur vous en dit.

 

                                                                                   Randall Web

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