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2 mars 2006 4 02 /03 /mars /2006 21:48

« Lewis, serait-ce avouer ma culpabilité que de souligner le fait qu’outre Randall Webb, je suis la principale victime de ce drame, qui m’a coûté ma position et qui a valu à mon nom d’être dégradé et moqué jusqu’à Singapour ? La peinture de ma déchéance est-elle à ce point réussie qu’on la prendrait pour ce qu’elle n’est évidemment pas : l’alibi retors du coupable qui accumule contre lui-même non pas des preuves mais des signes grossiers de la misère où le drame l’a plongé ? Pensez-vous que je sois assez raffiné dans la dissimulation pour me désigner avec beaucoup de réalisme comme la cible secondaire de cet attentat, à seule fin d’éloigner les soupçons qui pèsent sur moi ? Ne me supposez pas tant de ressources. Je suis dans un état lamentable. Bien sûr, je ne serai jamais si lamentable que je ne puisse égrener un petit chapelet d’idées, et oui, je sais tourner de belles périodes, mais, Lewis, que vaut cela en regard du discrédit dans lequel mon nom a irrémédiablement sombré ? Je devine que vous ne m’interromprez pas, que vous ne m’interrogerez pas non plus, alors je peux faire durer mon récit aussi longtemps qu’il sera nécessaire, car le rôle prépondérant que je tiens dans cette affaire rend précieux chacun de mes mots et excuserait presque, s’il m’en venait l’inspiration, d’infinies digressions, pourvu que ce soit moi qui parle, moi dont le langage vous importe et que vous devez encourager à se perpétuer. Heureusement pour vous, je ne me compare pas encore à ce commerçant hâbleur qui compose votre valetaille, et dont la digression emblématise le caractère. J’avais pour me servir Legendre, le discret, efficace et diligent Legendre. Lui aussi a plié devant l’extraordinaire volonté de Randall Webb, même s’il avait au début protesté de sa fidélité pour son maître. Je me souviens de notre enfance, des jeux dont il avait été le compagnon, des sévices innocents qu’il me laissait lui infliger lors de nos combats, pour ne pas fâcher son père qui pâlissait à l’idée que le jeune maître se plaignît qu’on ne le traitât pas en vainqueur, ce qui de toute manière ne lui aurait valu aucune remontrance, mais le brave homme avait une très haute conscience de son service, Legendre dont la mère m’avait donné le sein lorsque je naquis. Vous comprenez, Lewis, qu’en me confisquant Legendre, Randall Webb faisait davantage que m’ôter quelques commodités, pour lesquelles je n’avais d’ailleurs que peu de goût. Quant à la folie qui les gagna tous deux après Copenhague, elle signifia encore plus durement la mainmise de Randall Webb sur mon existence. C’était comme si ce dernier me suggérait que non seulement il pouvait entraîner la volonté d’autrui, mais aussi bien la précipiter dans la déraison. J’ai beaucoup écouté Randall Webb, et toutefois, je n’ai jamais participé de son culte, alors il a tué Legendre à petit feu et a ourdi ma chute, en bâclant, et même en ratant sa rencontre prometteuse avec Jean Pop 2, convaincu que de sa part, n’importe quelle excentricité serait accueillie avec bienveillance et intérêt, alors que le subalterne que j’étais ne pouvait que récolter l’opprobre, et c’est ce qui arriva. Je ne me défendis guère, Randall Webb, lorsque nous étions à Bratislava, puis à Dresde, travaillait à me dégoûter de ma propre valeur en jouant ces scènes pénibles mais puissantes dont mes lettres ont témoigné, et dès lors me réduisit à l’épistolier passif que je sais être devenu dans la mémoire des témoins. Copenhague fut le plus éhonté de ses crimes. Randall Webb commença par la destruction cruelle et brillante de son pauvre frère, prêcha ensuite notre suicide dédié à la disparition du génie Italo-américain, qu’il qualifiait de Possibilité d’amour, me pleura dans les bras enfin pour me persuader de son extrême vulnérabilité. En l’espace d’une journée, Randall Webb me fit connaître l’étendue de son émotivité, qui succédait, si vous m’avez bien suivi, à ses triomphes de masculinité positive. Sa démonstration était achevée : oui, Randall Webb habite le côté brutal de l’homme, cette foutaise Psycho-batave que Don Creux avait percée à jour, et ce côté brutal veut que vous cédiez le pas, que vous annihiliez votre substance si vous n’êtes pas prêt à endurer l’assaut conjugué de l’émotivité, de la vitesse, de l’humiliation et de la force qui caractérise le Psycho-batave, et donc Randall Webb. Comme Don Creux l’avait compris, le Psycho-batave est une Passion qu’il faut célébrer, mais dont il faut se garder d’être le Christ, et même l’évangéliste. Je salue ici le Pat tranquille de votre vieil ami. 

 

-Permettez-moi, Poire, d’interpréter les faits d’une autre manière. Je ne prétends pas que l’interprétation que j’en ferai sera meilleure que la vôtre, je ne remets pas en cause votre récit ou le sens que vous lui prêtez, et je n’apprends pas à autrui à mieux considérer certaines de ses expériences, quand je ne les ai pas vécues et qu’elles restent pour moi des ombres de théâtre chinois. Néanmoins, ce que vous devez retirer de ces péripéties, et dont, j’insiste, la signification dernière vous échoit, cela doit s’épurer au contact d’une autre interprétation, qui peut vous révéler ce que la vôtre contient encore d’effroi mal tempéré.

 

-Lewis, vous devez quitter ce ton avec moi. Je reconnais à ce type d’approche la volonté d’instruire l’autre et de ne pas l’écouter, la volonté de briser l’autre et de ne pas être instruit par lui. N’agissez pas avec moi comme vous avez agi auprès de vos faibles concitoyens de Concord, Massachussetts. Ne me traitez pas comme votre héritier car je suis fait d’un autre bois que vous et vos bons frères Psycho-bataves. Et surtout tâchez, au moins une fois dans votre vie, de penser du point de vue d’un perdant, celui dont les croyances, les valeurs et les possessions ont été détruites, parce que vous avez beau admettre que le Psycho-batave est une chose du passé, rien dans votre attitude ne le laisse supposer, vous continuez votre croisade, sur l’injonction d’un cadavre, et dans quel but, après tout ? Châtier un coupable auquel vous aurez peine à faire entendre qu’il s’agit d’une sorte de régicide ?

-Poire, le Psycho-batave peut être défendu, quand bien même il serait mort, ce dont tout le monde n’est pas persuadé. Vous suggérez que je suis un romantique attardé ? Si par là, vous visez un genre d’homme qui, faisant fi de la morale contemporaine, perpétue avec grand faste l’esprit d’une époque révolue, eh bien vous avez raison. Mais si vous estimez que mon action se résume à un culte morbide, qu’elle n’est au fond qu’une manie de vieux garçons, incompréhensible à la plupart, théoriquement fumeuse, je dois vous faire remarquer, à titre d’excuse, et d’apologie pour mes semblables, que mon action est source continuelle d’inventions et de vocations depuis près de quarante ans, et qu’il y a donc comme une sanction de l’expérience, qui valide nos idées.

 

-A part vous, et Jean Pop 2, qui prodigue ses inventions Psycho-bataves, et ont-elle une Histoire ? Depuis 1966, les mêmes vétilles sont réactivées, avec toujours un voile supplémentaire, qui en augmente la puissance, et qui en diminue la pertinence. Non, Lewis, vous et Randall Webb, vous ne vous êtes jamais posé la question de la défaite, et comment apprivoiser cette défaite, comment ne pas la retourner en nouvel argument pour la croisade Psycho-batave, qui, dans votre esprit, ne peut jamais faillir, jamais cesser, convaincus que vous êtes qu’une belle idée est immortelle, et ainsi, malgré le cinglant démenti du Temps, qui, lui, vous insulte et vous bafoue sans vergogne, vous continuez vos manœuvres tel un escadron fantôme, un petit groupe de mercenaires désaxé par la fin de la guerre, et persistant dans ses rapines, sans même cette mélancolie que votre contemporain Sam Peckinpah vous apprenait film après film, oui, tous les deux, vous m’évoquez ces hommes qui autrefois jouissaient de leur liberté et qui vont mourir avec le progrès et la modernité, mais ce que les nouveaux prêtres ôtent à ces hommes, l’impunité du plaisir, ceux-là, les hommes de Sam Peckinpah ne le rachèteront pas en sauvagerie et en destruction, comme on le pense un peu rapidement, au contraire, ils font connaissance avec leur propre disparition à travers une longue et méthodique suite de désoeuvrements, oui, avant que la horde sauvage ne ravage le fort mexicain, nos amis ont déjà accompli l’essentiel, le séjour chez les putes et la trahison pour l’or, ils ont contemplé l’effondrement de leur morale, et le massacre final n’est rien de plus que le râle du moribond, ces hommes, Lewis, ne se défendent plus, ni orgueil ni flamboyance, mais la dérive, l’abandon, mon cher Lewis, et comme Sam Peckinpah comprenait que l’abandon lui-même menaçait de dégénérer en posture, qu’il ne serait alors plus le véritable Abandon, celui que je considère comme l’un des plus parfaits créateurs s’est logiquement dédié au cinéma d’action commercial, avec un sens supérieur du routinier, qui fait d’après moi le principal mérite de la dernière période de son art, et c’est à cette aune que l’on doit juger le génie Marvin Marty lorsque celui-ci tourna Have Some More Wine, Suzy Jo, lui aussi a peu ou prou connu la même évolution, lui aussi, et seul Don Creux l’avait correctement analysé, s’est imprégné de la réelle signification de la défaite, et tout a pris fin aux alentours de 1982, l’année cadavérique, seize années ont été nécessaires pour constater la défaite, mesurer la défaite, s’accoutumer à la défaite, demander asile au vainqueur, travailler pour le vainqueur, mourir pour le vainqueur, seize années de résignation et de médiocrité, quand vous-même n’avez pas même entrepris de vous résigner, alors pitié, Lewis, ne tentez pas de rebondir sur mon propos pour me citer l’exemple édifiant d’un Loser de 1966, que le Temps a transformé en vainqueur…

 

-Justement, Poire, il est temps pour nous de se souvenir du fantastique Pete Morticelli…

 

-Non, Lewis, non. Allez au diable, je ne peux rien pour vous.

 

 

            Quand je fus redescendu et que, muet de consternation, j’observai Becquerel dégustant les scones de Mme Poire, je tentai d’élever la voix pour nous exhorter tous deux à quitter cet endroit devenu si déplaisant. Je m’arrêtai sans même prononcer une syllabe, puis je pris place aux côtés de mon hôtesse, qui n’avait pas relevé mon trouble, et lui confiai que son jardin comportait de bien ravissants arrangements floraux, que j’avais eu le plaisir de les détailler du regard en compagnie de son fils, pendant que lui et moi, nous nous entretenions de Pete Morticelli et de la figure du Loser de 1966.

 

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Published by Boulter Lewis - dans Notes de Boulter Lewis
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