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3 juillet 2008 4 03 /07 /juillet /2008 14:56

Mardi dernier je marchais le long du fleuve, dans le contrebas des quais, parmi des fanes plus hautes qu’un homme, quasi préhistoriques, des orties gigantesques, des roseaux, toutes sortes d’herbes folles, sur un sentier bien marqué… pas de quoi se perdre, mais de quoi sentir, voir. Sentir aussi quelque chose de sombre se tendre sous ce ciel d’été qui cherchait querelle aux verbes, aux mots, aux roseaux que je voyais, à la transfiguration préhistorique que je faisais de cette lande : ma mélancolie première, matinale… Il faut aussi ajouter à ces pas une chanson qui persistait à mes lèvres, que ma gorge imitait, que j’aimais. Et toute a fait ronde, frémissante comme une eau : la solitude de cette chanson pour ma seule gorge. Mais j’oublie quelque chose. En vérité il y avait trois chansons dont j’emmêlais les phrases, les airs, les souffles… et elles étaient dans l’ordre de leur apparition Leaning on you (the Yo-Yos), Diamonds and gold (Willie & the Walkers) et Laugh laugh (Beau brummels), belles, farouches, parce que ma langue n’en récitait que des bribes, et quelles bribes, mais aussi comme un brelan tombe en main dans une partie de carte, un atout de taille pour ne pas se coucher et peut-être au bout rafler la mise. Au bout du compte une seule persista, et je faillis vaciller avec.

Ce matin là je m’étais éveillé avec d’étranges humeurs. Et j’avais tour à tour écouté les chansons, la larme à l’œil, sous l’enceinte grande ouverte, écouté à tue-tête pour faire enfler ma force. Je sortais de ma chambre comme une bête de sa cage avec mon bouquet de paroles. Etrange comme une fois dans l’air, le dehors, tout d’une chanson manque. Comme son physique manque. Comme elle est simplement absente du décor, du présent. Car une chanson a un corps. On n’y pense jamais, mais c’est pourtant vrai. Et les corps de ces chansons, là, pendant cette marche s’étaient volatilisés. Car ce corps, qu’il soit gravé sur vinyle ou dans d’autres plastiques, c’est un corps invariable, toute la mécanique, la géométrie de son orchestre est inimitable avec la bouche. Voilà pourquoi l’on chante si souvent dans sa tête. C’est trop compliqué à rendre. Trop intense, il nous faudrait plusieurs voix. Nous en avons une.


Celle de Willie, de Willie & the Walkers, pendant Diamonds and gold je l’aime parce qu’avant chaque phrase on peux l’entendre reprendre et perdre son souffle, moduler l’intensité dramatique de la chanson, poser sans mot aucun ce qu’est la mélancolie, la fatigue, avant même que la phrase n’ait été dite. Quelque chose de presque animal, un soupir, un tremblement. Qu’on entend respirer. Je calais mon souffle au sien, mes pas au rythme de la caisse claire, et des chansons adorées quelques minutes plutôt, il ne me restait plus que cela. Alors parmi les fanes géantes, les orties, j’ai voulu voir passer l’une de ces libellules grandes comme des aigles qui hantaient les jungles préhistoriques, qu’elles me rapportent le corps de Diamonds and Gold. Le parallèle me séduisait. S’il devait rester quelque chose d’humain en moi dans vingt, cent ans, je faisais le souhait que ce soit la respiration de Willie, sans l’orgue, sans la caisse claire, mais avec sa mélancolie chantée. Comme de la jungle ici n’est resté que les fanes, non les libellules, parce qu’elles tremblent, imperceptiblement, toutes, comme un chorale sauvage au milieu du bruit. C’était en réalité un moment parfait pour disparaître, s’effacer du paysage et du corps des choses et du mien. Ou redevenir deux, amants, et se susurrer les mots de Diamonds and gold. Une tentation dont la chanson témoigne à merveille.


Willie & The Walkers - Diamonds & gold
 

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Published by Sred Sweign - dans Sred Sweign
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