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10 mars 2006 5 10 /03 /mars /2006 13:00

Encore Sam Peckinpah, et une vengeance japonaise.

            La gueule de bois est un thème relativement rare dans le corpus Psycho-batave/Vieux loup des années 1964/1972. Pour au moins deux raisons : d’abord, il existait des drogues plus chics que l’alcool, liées à la génération de ceux qui les utilisaient, qui ne les avaient pas découvertes mais qui avaient été les premiers à en ritualiser l’usage, et auxquelles il était aisé d’associer toutes sortes d’idées généreuses et mystiques ; ensuite, si l’on prenait toutefois le parti de chanter la drogue de ses ancêtres, il fallait être au fait d’une certaine tradition lyrique de l’alcool, de sa morale et du discours social qu’il engendrait fatalement, l’alcool pouvant ainsi connoter le petit prolétariat blanc, la déploration country/blues, la ruralité, l’honneur des pauvres, toute l’Amérique de John Steinbeck, toute l’Amérique de William Faulkner aussi bien, l’alcool recrutant parmi les solides gaillards de l’Ouest et les esthètes réactionnaires du Mississippi, les Irlandais arrogants de New York et les bûcherons mutiques de l’Iowa, bref, de toutes parts, l’alcool avait imprégné la création américaine classique, et c’est pourquoi lui aussi fut récusé dès 1965. Or, justement, une année comme 1972, dont il est ici question, est, selon la logique du calendrier Psycho-batave, une année à la fois antérieure à 1965 et qui, pourtant, exige que 1965 ait été pour trouver du sens.

            Une fois l’idéal Psycho-batave corrodé par le psychédélisme ventru et le revivalisme cynique, certains parmi les plus fiers paons de ces années 1963/printemps 1967 recueillirent une part de cette Amérique pré-Psycho-batave, qui est l’Amérique éternelle des écrivains ivrognes et des cinéastes joueurs de poker. Ainsi Billy Young, natif de Géorgie, chanta l’alcool en 1972 dans « Suffering With A Hangover ». Et il le fit du point de vue d’un homme de 1972, auquel échoit le souvenir de la mythique Amérique d’Howard Hawks, mais qui n’en est pas moins un homme tout souillé des ordures propres à la dynastie des Hippies à Franges, un homme comparable, encore une fois, à l’angulaire Sam Peckinpah. Qu’on écoute de près « Suffering With A Hangover » et l’on mettra à jour une combinaison de sécheresse efficace très 1964 et de cafard planant très 1972. 1972, dans ses meilleurs jours, les plus émouvants, car ce n’est plus la nouveauté d’un style qui importe alors, mais son erratique mélancolie, son déroulé McWellback, 1972 à son apogée résulte d’une synthèse entre 1964 et 1972. D’un côté, le hurleur Billy Young, au cri sourd et égal, le riff canonique, le dépouillement de l’orchestration, de l’autre, la wah-wah traînante, le jeu épileptique de la batterie, et surtout, cet ambigu emblème du style 1972, qui a pu revêtir les significations les plus diverses, le Fender Rhodes, ici employé et pour sa couleur soporifique et pour créer un éphémère relâchement dans le refrain, le Rhodes qui, chez Al Green n’est qu’un lustre supplémentaire du confort amoureux, ce même Rhodes suggère les plus néfastes désirs d’abandon et de perte de conscience chez Billy Young. « Suffering With A Hangover », mes frères, comme tous les chefs-d’œuvre, ne révèle son suc que dans les circonstances les plus affreuses, et tous, de Randall Webb à Jean Pop 2, en passant par Marvin Marty, vous diront qu’il est parfois impérieux de tomber dans l’infamie, de goûter à la vermine, de préparer son propre avachissement, quand la fin de tout cela est la compréhension et l’amour du génie de l’année 1972.

                                            

Je ne vous parle pas d’initiation négative, par la débauche, ce genre de mensonges, je vous parle plus exactement de la manière dont certain seigneur japonais, après avoir signifié à ses ennemis qu’il abdiquait tout honneur, se livrant pendant plusieurs années au jeu, à la boisson, et aux putes, soudain tire une revanche éclatante en rassemblant contre eux (les ennemis) ses fidèles rônins, qu’il avait dispersés et qui ne furent jamais dupes de la valeur réelle de sa dépravation : les préparatifs d’un combat à mort.

BILLY YOUNG "Suffering with a hangover"

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