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27 novembre 2004 6 27 /11 /novembre /2004 23:00

     Au dos de l'album Bird on a wire, on peut voir Tim Hardin qui, tel le démon des vieilles attractions, émerge des ténèbres, escorté d'une menaçante colonne de fumée. Mais on s'aperçoit très vite que nulle malice ne préside à cette apparition, et qu'au contraire, l'homme est figé dans la posture implorante de celui que son désir a fui. Aucun triomphe de nature morbide et paradoxale ne compense ce que l'on voit: si le romantique et le martyre sont deux des images les plus entêtantes lorsque l'on songe à Tim Hardin, le contenu et la portée des chansons imposent l'image à peine plus juste de l'homme abîmé, dont le corps se disloque, et que ne rachète nul angélisme. Si langoureuses que soient ses ballades, si fragile la voix qui les porte, Tim Hardin s'avère incapable de mesurer son implication émotionnelle, et donc de créer quelque repli esthétique dans son oeuvre. D'où la simplicité élégiaque de ses compositions, mais aussi l'impudeur flagrante de l'album Susan Moore. En glorieux primitif, Tim Hardin communique des émotions et parce qu'il paraît meurtri par chacune d'elles, toutes ont la puissance des drames, l'intensité des morts et des résurrections. Cette emphase sentimentale l'apparenterait presque à Tim Buckley, si ce dernier ne s'était pas créé justement un repli esthétique dans l'expérimentation sauvage de Lorca ou de Starsailor. Lorsque Tim Hardin chante "Every moment being so much when your baby's skin is there to touch/Every moment bringing more, that's what mother and father are for", la grâce du sentiment, dépouillée de sa niaiserie, atteint sa limite.

     En 1971, Tim Hardin commence de mourir, et sa créativité s'est pour ainsi dire éteinte. L'aisance et l'évidence des vieux jours semblent lui revenir un peu le temps de composer le sublime Southern butterfly et pourtant, la chanson fascine surtout par son morcellement, la progression recherchée des accords, le quasi-occultisme des paroles. Pour le reste, si l'on s'en tient aux créations originales de Tim Hardin, la priorité du sentiment sur le matériau artistique s'affirme de plus en plus nettement: l'impudeur de Susan Mooretrouve sa logique dans le renoncement. Il y a, toujours au dos de Bird on a wire, à hauteur du visage tendu et infiniment triste, à sa gauche, un oiseau. Comble de l'inattendu. C'est là qu'opère magiquement sur l'esprit la suggestion des tons funèbres de la photographie. L'oiseau est une corneille ou un corbeau, ses ailes sont clouées au bois de la fenêtre, le mauvais oeil, les séductions mêlées des pélerins du Nouveau Monde et des sorciers de Louisiane, le maelström des malédictions antiques, tout cela finit par engloutir l'observateur, et bien malgré soi, c'est une icône que l'on détaille. Et si l'on accorde quelque valeur à l'histoire de cet album, il va par ailleurs de soi que l'image s'aligne sur les poncifs du jazz introspectif: l'orchestration, précieuse et virtuose, la voix, tout en glissements et variations, sa douleur si américaine, si océanique, et probablement d'autres traits, comme le choix du label Columbia, appartiennent bien au jazz. Il y a là quelque chose de concerté pour fabriquer une version masculine de Billie Holiday, un modèle d'épuisement et de passions consumées, un exemplaire mort-vivant. Ce modèle, Chet Baker l'a réussi à la fin de sa vie.

     Mais Tim Hardin est un revenant. Son corps ne s'est pas disloqué. L'Oregon, dont il est originaire, est un état forstier, sa capitale est Salem, et rien n'empêchera l'imagination de libérer les fantômes dont elle est grosse. Au contraire du mort-vivant, le revenant n'a pas de présence physique obsédante, sa nostalgie le garde de tout appétit féroce et son humeur favorite consiste en la "muette compassion" évoquée dans Southern butterfly: "I'll stay and wait all night, asking your silent sympathy" : image douce et affable du prince-fantôme, que sa réserve tient sur le pas de votre porte. Hagard, violent et charnel, Tim Hardin a pu l'être, à la façon du mort-vivant, jusque dans le dénuement et la dépossession, mais ce qui se produit en 1971, et que la loi américaine n'avait su prévoir, c'est le destin fantomatique d'un de ses meilleurs poètes. Non promis à une mort choquante ou abjecte, mais à une mort presque domestique, causée par l'amour, à une date, 1980, où plus personne ne mourrait ainsi, tim hardin est devenu fantôme pendant les dix années qui séparèrent la publication de Bird on a wire de l'année de sa mort, sa seconde mort. Tim Hardin a connu deux morts. l'auditeur que le nom de Tim Hardin attire -parce qu'on l'associe à celui de Nick Drake, de Phil Ochs, de Fred Neil, etc., doit garder à l'esprit la courbe si particulière de l'errance selon Tim Hardin: une révérence interminable  où percent avec ironie les manières exquises des anciens jours. Alors le gospel, qui irrigue puissament l'album Bird on a wire, devient la seule parole envisageable, immémoriale et immatérielle comme le fantôme. Il n'est pas question de perte ni de rédemption, mais d'un asile immaculé pour celui que les affaires humaines ont cessé d'intéresser, et donc qui ne cherche pas à déplorer ni à réparer leur débâcle: simplement, il faut une terre vierge, pas une terre riche, où se reposer. La fierté du personnage dans Midnight caller se comprend dès lors ainsi: ne plus ennuyer personne, ne rien souiller de sa détresse intime, et, afin de ne pas encombrer jusque dans la mort, devenir fantôme. Une parcelle du vent, chantait Tim Hardin en 1966.   

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