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31 mars 2006 5 31 /03 /mars /2006 18:41

Longtemps différée, parce qu’aux limites du dicible, la théorie du Psycho-batave s’édifie peu à peu. Certes aucune définition ni aucune Histoire ne peuvent être encore invoquées, mais la conviction qu’il n’est pas une seule et autoritaire manière de jouer Psycho-batave a néanmoins permis une typologie, précaire ou bien pérenne, le Temps en jugera.

            On ne mène pas de carrière Psycho-batave, on ne bâtit pas d’œuvre Psycho-batave non plus. Certains parmi les plus viscéraux Italo-Américains, parmi les plus radicaux Vieux-Loups, ont été visités l’espace d’un acetate, d’une chanson, voire d’un couplet, par l’intuition Psycho-batave. Cette pesée des moments s’oppose au discours globalisant qui a prévalu lors des études sur les styles Pédé Progressif, Vieux-Loups et Italo-Américains. Elle nous oblige à une considération fine et nuancée pour ce qui échappe aux grandes organisations discursives. On pourra reprocher à notre entreprise de nier précisément le coefficient de fuite et de volatilité du Psycho-Batave en enfermant celui-ci dans des classifications. Nous pensons au fond de nous que nulle forme, qu’il s’agisse de l’aphorisme, du haïku ou bien de la dissertation, de la thèse, ne peut s’envisager autrement que comme un appareil de capture, qu’il faut par conséquent aller au-devant de tels scrupules, parmi eux celui de rigidifier, celui de dénaturer, et opter ainsi pour la formalisation la plus affirmée : l’organisation en familles, en clans, en lignages.

            Nous verrons combien certains regroupements obéissent à des logiques très éloignées, combien en outre certains ressemblent à des dégradations de choses déjà vues, déjà catégorisées, combien enfin certains récusent tout privilège de la manière musicale dans la dénomination d’un style. Ce que nous proposons, s’il déroge et à la méthode et à la compréhension juste et raisonnée d’une matière fluente, n’en aspire pas moins à devenir le socle d’une réflexion féconde et immortelle.

           

            Sommaire :

  1. Le Psycho-Batave à Crocs : un Psycho-Batave oedipien.
  2. Le Psycho-Batave Tendre : le traumatisme adolescent au rang d’art suprême.
  3. Le Psycho-Batave Lavette : la violence de l’amateurisme.
  4. Le Psycho-Batave Batave : le PB classique.
  5. Le Psycho-Batave d’Elite : l’infime possibilité d’une « œuvre Psycho-Batave ».
  6. Le Psycho-Batave Sublime : foudres Psycho-Bataves dans un ciel Italo-Américain.
  7. Le Psycho-Batave Contrarié : un traitement Psycho-Batave d’une matière anti-Psycho-Batave.

 

Le Psycho-Batave A Crocs

            Premier dans le temps, mais pas dans la vérité intime du genre, le Psycho-Batave A Crocs est une forme transitionnelle entre le Vieux-Loup mûr et régnant des années 1962/1964 et le Psycho-Batave Batave, c’est-à-dire classique, de 1966. L’ancrage dans le rythm’n blues est ici déterminant et suffirait presque à singulariser le Psycho-Batave A Crocs parmi toutes les autres émanations du Psycho-Batave. Nul ne sera surpris d’apprendre que le Northwest recèle les plus excitantes propositions du style Psycho-Batave A Crocs : devant la vitalité et la constante invention de cette scène, le chercheur doit faire preuve de prudence et de patience avant d’identifier le Psycho-Batave A Crocs, et s’interroger avec précision sur le degré d’orthodoxie du rythm’n blues pratiqué. Ainsi les merveilleux The Sonics, aussi parfait soit leur art, restent et demeurent des mètres-étalons du style Vieux-Loup. En revanche, d’autres légendes comme The Moguls, moins imprégnés de rythm’n blues, soucieux de travailler l’accroche mélodique et la modulation du rythme, rentrent dans notre catégorie.

            Les centres mondiaux de « production » du Psycho-Batave à crocs restent le continent Australien, qui a vu naître et mourir The Purple Hearts, The Fabulous Blue Jays, ou les esthètes primitifs The Chants R&B (dont les déflagrations rouge Mexique sont encore tangibles dans le ciel noir), le Texas, où de dangereux molosses nommés The Sparkles, Larry and The Blue Notes, The Zakary Thaks font la loi, et certains points du Canada qui furent le champ de bataille de The Painted Ship ou Luke and The Apostles.

            Mais une nouvelle fois, c’est dans des scènes moins connotées, moins dédiées à un style qu’elles auront contribué à faire naître, que nous trouverons les spécimens les plus marquants de cette première forme historique de Psycho-Batave. En premier lieu, cette Californie inqualifiable, où s’ébattait le redoutable Adrian Lloyd qui formula un rythm’n blues à la fois systématique, frénétique, et désenchanté. En second lieu, la Floride, qui hérita du véritable rêve californien, où rugirent les impérieux Little Willie & The Adolescents : là encore, le rythm’n blues, certes avare de mélodies, atteint un rare niveau d’intensité, exceptionnel de sécheresse et de Pat. Qu’il s’agisse d’implosion ou d’épure, le rythm’n blues Vieux-Loup s’est métamorphosé en Psycho-Batave A Crocs.

 

TONY WORSLEY AND THE FABULOUS BLUE JAYS "How can it be"

Le Psycho-Batave Tendre

Si le Psycho-Batave Tendre reste conjointement une spécialité et un symptôme de la Nouvelle-Angleterre (The Rising Storm, The Squires, The What Fours en sont les plus nobles représentants), on retrouve sa désolation surannée, sa charge traumatique et fièvreuse partout dans le monde. Un peu en Angleterre (The Zombies, parrains du genre), en Hollande, en Grèce, même dans les Bermudes (les abyssaux The Savages), à chaque endroit où l’adolescence s’épuise en rêveries automnales. Souvent relégué aux faces B, le genre se caractérise par un rythme alangui, un son profond et grave, saturé de réverbération, des voix douces et perdues, (parfois la bouche pleine de terre comme chez les Turcs Yabancilar) que viennent supporter les ululements blêmes d’un orgue.

                        

On connaît aussi au Psycho-Batave Tendre un versant Californien, tout droit issu du genre dit Sunrise Pop. Dans ce cas, aux composantes livides et somnambuliques du style Nouvelle-Angleterre sont  substituées une chaleur et une décontraction, certes précaires, mais inusités au pays des Psycopaths. Les maîtres du Psycho-Batave Tendre Californien sont The Dovers (encore que par la cohérence et la consistance de leur oeuvre, ils participent de l’Elite Psycho-Batave explicitée plus bas), mais également Hard Times, les Floridiens The Maundy Quintet, les Texans The Loose Ends ou certains groupes majeurs Européens, tel les Hollandais The Outsiders ou les Suédois The Beathovens, qui surent apposer leur griffe sur ce style très Américain.

Souvent cible de moquerie des vieux loups les plus réfractaires, l’essence Psycho-Batave Tendre est pourtant l’atout des plus grandes formations de l’univers, même quand ces dernières ne jouent pas exclusivement dans ce registre. Ainsi We The People, Kenny And The Kasuals ou The Unrelated Segments, oeuvrant d’ordinaire dans des registres plus rauques, y ont-ils excellé.

Notons également que, même teinté de psychédélisme pré-moustache, le Psycho-Batave Tendre reste étrangement immaculé, comme inoxydable aux volutes pesticides de l’année 1968 (cf . The Solid Ground, « Sad now »).

          

THE SAVAGES "Quiet town"

Le Psycho-Batave Lavette

Le Psycho-Batave Lavette est une déclinaison, d’aucuns diraient une dégradation, du Psycho-Batave Tendre. On y retrouve peu ou prou les principales caractéristiques de ce style : joliesse mélodique, douceur harmonique, rythme pondéré, mélancolie de bon aloi, mais toutes participent d’un nouvel agencement qui en modifie le sens décrit plus haut.

            Fruit des régions les plus désolées et les moins populaires d’Amérique, le Psycho-Batave Lavette rejoue ainsi le Psycho-Batave Tendre sur un mode spécial, fait de pauvreté et d’anémie. Tout y est fruste, décharné et estropié. Baltimore, centre mondial du Psycho-Batave Lavette, offre d’innombrables exemples de ces chansons simplement composées et qui peinent à définir et leur respiration et leur justesse. Nous citerons comme maîtres d’œuvre du Psycho-Batave Lavette The Fabulous Monarchs, The Vendors, The Shandells, The Boards, The Younger Brothers ou encore The Nomads. Tous ces génies donnent l’idée d’un Psycho-Batave Tendre poussé dans ses retranchements, hardcore. Ainsi le punk, qui peut être autre chose qu’un état d’esprit, est illustré d’une manière à la fois exacte et abstruse par ce Psycho-Batave Lavette, qui livre la sentimentalité la moins déguisée à l’amateurisme forcené de ses musiciens.

            Une analyse mieux conduite montrerait aisément qu’en fait d’intention, le Psycho-Batave Lavette, malgré son origine effective, le Maryland, est tout entier animé du fameux esprit du New Jersey, mais dans un cadre bien différent de celui qu’on attendrait. En effet, on parle d’esprit du New Jersey pour qualifier une tentative désargentée de sonner aussi pleinement qu’un grand groupe Italo-Américain de New York, ou de toute autre cité moderne et repue de culture. Dans le cas du Psycho-Batave Lavette, l’esprit du New Jersey se manifeste à l’égard du Psycho-Batave Tendre … qui lui-même manifeste souvent cet esprit, cette fois dans son cadre familier.

 

THE SHANDELLS "Please stay"

Le Psycho-Batave Batave  

C’est la catégorie classique, celle à l’aune de laquelle les autres s’échelonnent. C’est également la plus éphémère, puisqu’on peut la circonscrire aux uniques années 1966 et 1967. Le genre Psycho-Batave Batave, dont la pureté est justement révolue à jamais, prend ces sources à l’aube du psychédélisme pré-moustache, à une époque charnière où les repères estompés des anciens jours Vieux Loup allaient être redessinés par la plume crasseuse Pédé Progressif. C’est dans ce no man’s land d’à peine plus d’un an que furent enregistrés les jalons du Psycho-Batave, promesses d’un nouvel âge qui ne restèrent précisément que des promesses inentamées.

Le genre compte parmi ses plus valeureux officiers des groupes du monde entier : les Hollandais The Jay Jays (« I keep tryin »), The Cavemen de Floride (« It’s trash »), The Talismen du Nord-Ouest (« She was good »), The Burgundy Runn du Nouveau-Mexique (« Stop ! »), les Anglais The Eyes (« When the night falls »), et bien sûr les Australiens The Easybeats, les seuls qui se permirent de signer plusieurs titres Psycho-Bataves Batave au cours de leur carrière tentaculaire.

Le Psycho-Batave Batave se caractérise par la vitesse, la profusion mélodique, un sens chromatique étendu et un certain penchant à ne pas aborder les chansons par le bout le plus commode, sans pour autant jouer la carte de l’expérimentation hippie. Alors que le Psycho-Batave A Crocs cogne et laisse des contusions, Le Psycho-Batave Batave frappe comme une décharge électrique, d’où sa faculté d’étourdissement et son essence de mystère.

 

THE JAY JAYS "I keep tryin"

Le Psycho-Batave d’Elite

         Il s’agit d’une variété très originale de Psycho-Batave, ne serait-ce que parce qu’elle qualifie des groupes à albums ou presque, et non des chansons spécifiques, ou des Légendes dans leur Etat Natal (un ou deux titres). De The Music Machine ou The Remains, il faudra ainsi dire que l’œuvre intégrale, c’est-à-dire le groupe dans chacune de ses manifestations, relève du Psycho-Batave d’Elite, et pas seulement telle chanson plutôt que telle autre. Nous parlons de Psycho-Batave d’Elite quand, à l’image du Psycho-Batave Batave, toutes les conditions du Psycho-Batave se trouvent réunies : célérité, concision, plein mélodique et harmonique, le sentiment de l’indépassable, mais qu’en sus, l’auditeur flaire dans la musique un énorme potentiel commercial. Evidemment, si ce potentiel se réalisait, la musique connaîtrait soit un affadissement dans le Vieux-Loup tardif, soit un épanouissement dans l’Italo-Américain décomplexé. La fin dernière du Psycho-Batave se situe hors du Psycho-Batave, réussite ou non.

                                  

            Le problème posé fait vaciller notre théorie : si le Psycho-Batave est moment, alors quel sens y a-t-il à invoquer une œuvre, voire une carrière Psycho-Batave ? Justement, le propre de groupes comme The Music Machine, The Dovers, Sonny Flaharty And The Mark V ou encore The New Colony 6 est de s’être mesuré à leurs limites internes, et d’avoir tenté le scandale d’un Psycho-Batave de la durée. Tous ces groupes ont brillamment constitué un corps de chansons Psycho-Bataves, chaque fois dans une manière restreinte (The New Colony 6) par crainte de voir la formule se dissiper, et tous ces groupes ont rapidement implosé, plutôt que de faire évoluer leur génie vers le stade adulte et rentable de l’Italo-Américain. Mort heureuse de The Dovers, qui, au contraire de tous les autres champions du Psycho-Batave d’Elite, n’obéirent pas même à l’impératif de la manière restreinte ! Fort logiquement, il n’y eut pas d’album.

THE MUSIC MACHINE "No girl gonna cry"

Le Psycho-Batave Sublime

On l’a dit, l’homme Psycho-Batave est la plupart du temps l’homme d’un seul geste. Ce geste prend l’ampleur d’un accident quand il est asséné dans un contexte d’ordre et de mesure. C’est ainsi qu’une formation d’obédience Italo-américaine peut, UNE fois dans sa carrière, donner naissance à un morceau d’une intensité à fendre les arbres.

            Quand le style Italo-américain, qui déjà œuvre dans le « Bigger than life », tend à se dépasser encore lui-même, on entre dans les sphères du Psycho-Batave sublime. Très précisément Sublime parce qu’à la fois grandiose et d’une amplitude telle que ses vibrations s’en ressentent de manière quasiment effroyable, offrant au genre sa qualité pétrifiante.

            Les conditions du dépassement du genre Italo-américain, de son glissement vers le Psycho-Batave sont variées et ont à voir avec la manière : fièvre baroque (« Seven rooms of gloom » de The Four Tops, mètre étalon du genre), sauvagerie carnassière (« Come back » de Ken Williams), euphorie volcanique (« Working on a building of love » des Chairmen Of The Board) ou épopée boréale (« Hold on » de The Radiants), on a affaire ici à une fréquentation des extrêmes, et l’exécution violemment paroxystique du style Psycho-Batave sublime, son souffle de la dernière chance, tranchent nettement avec l’agencement harmonieux, de mise chez la formation Italo-américaine.

Précisons également que certaines formations Italo-américaines, souvent blanches et milliardaires, eurent l’intuition Psycho-Batave Sublime pour trois minutes dans leur existence : The Beach Boys avec « Til I die », The Four Seasons avec « The Night », approchèrent de la vastitude ténébreuse du genre qui nous intéresse, mais ils ne firent que le frôler, peut-être parce qu’incapables du moindre abandon, de l’infime décrochage qui permirent à un Ken Williams de défier pour quelques instants les foudres Top-Notch de la création.

THE FOUR TOPS "Seven rooms of gloom"

Le Psycho-Batave Contrarié

            Considérons enfin le Psycho-Batave dans son avatar le plus naturel, une fois admis le caractère fantasmatique qu’une telle notion finit par revêtir. Rare et soudain, le souvenir de son séjour terrestre étant peut-être irrévocablement perdu, le Psycho-Batave a aussi existé comme pur horizon, comme point de mire, ou comme pulsion, pour ceux dont la formation, la culture et le statut les tenaient à l’écart de toute forme de foudroiement. Le Psycho-Batave Contrarié désigne ce sentiment larvé du Psycho-Batave à l’œuvre dans certaines chansons, qui pour trop de raisons ne relèvent pas de l’esthétique Psycho-Batave, mais qui, soit cernent de près la notion sans jamais la traverser, soit laissent se profiler une ombre derrière elles. En tout cas, l’auditeur sait intuitivement que délestée de son encombrant cahier des charges (le concept-album, le protest-singer, les cabarets de Greenwich Village, bah !), telle chanson vise, de manière à peine consciente, au Psycho-Batave. Aussi peut-on simplement définir le Psycho-Batave Contrarié comme le traitement Psycho-Batave d’un matériau anti-Psycho-Batave, qui, de fait, opposera toute sa résistance à une transmutation pressentie et jamais réalisée.

            A se pencher sur le cas du Psycho-Batave Contrarié (on peut ici utiliser l’adjectif nominalement, pour désigner la personne), on en apprend long sur le Psycho-Batave, puisqu’il en incarne l’essence sans le résultat. Ainsi Phil Ochs, Dennis Wilson, Marvin Gaye, Tim Hardin, Sred Sweign, Richard Manuel, Roy Orbison, dont la quête, aussi informulable que la circonstance qui fit plonger Dennis Wilson dans le Pacifique, ne fut qu’anecdotiquement entravée par la drogue, la mode ou la moustache. Sentiment de destruction qui n’est jamais aussi présent qu’aux premiers jours du printemps.

Le Psycho-Batave Contrarié, à l’image du Psycho-Batave d’Elite, imprègne des œuvres entières, des vies entières, et tous ceux qui en portent le sceau ambigu font l’effet d’assiégeants ou de mercenaires que leur vacance livre à la séduction, à la capture, à la perte de soi dans un monde étrange.

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commentaires

sred sweign the real one 04/04/2006 20:21

Merci Maugelmann de votre soutien, il est vrai que certains surfers miteux ont toujours aimé usurpé mon identité. Pour quel profit, je l'ignore et ne souhaite pas savoir cet affaiblissement d'identité. Vous avez bien fait de les démasquer. jean pop 2 et Poire l'auront reconnu, vous êtes tous trois une solide armée. Quant à un morceau de Sweign, en possédez vous JeanPop ? Russian Submarine ? c'est à vous qu'il revient la tâche de.

maugelmann 03/04/2006 18:10

Mars étant fini, mon auto-punitif silence radio prend enfin fin (m'enfin). Etant donné cette malheureuse controverse qui m'a mené au block out, il serait peut-être bon de faire profiter aux lecteurs de ce blog de la verve du VERITABLE Sred Sweign, afin qu'ils puissent constater l'incontestable nuance. Aussi, Jean-Pop, faite donc cadeau à vos admirateurs d'une écoute de Sred Sweign, elle en vaut la peine...