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15 mai 2006 1 15 /05 /mai /2006 19:06

« - Une lettre de votre ami norvégien, Boulter ! Voilà qui est très sympathique.

-         Becquerel, si vous connaissiez un tant soit peu Sred Sweign, vous comprendriez que le terme « sympathique » est mal approprié pour un être de cette vigueur. En outre, je vous défends de manifester la moindre inclination pour lui, car Sweign est loin de vous apprécier, et vos talents de diplomate, votre art consommé de la mondanité ne vous seraient d’aucune utilité devant l’intégrité impeccable du contrôleur des douanes maritimes de New Bedford. J’ajoute que pour vous épargner la honte cuisante d’un rejet en public, dans l’hypothèse d’une rencontre entre vous et lui, je préférerais vous rosser moi-même, et dès maintenant si vous le souhaitez.

-         Vous exagérez, Boulter, vous me payez mal des services que je vous rends depuis près d’un mois. Dois-je endurer votre mépris, tolérer vos menaces, quand, grâce à moi, votre périple se déroule si idéalement, dans le confort et l’aisance ?

-         Je le pense, oui.

-         Puis-je en savoir la raison ?

-         Vous retirez aussi des avantages de ma compagnie, de ces avantages dont la moralité souffre contestation.

-         De quoi parlez-vous ?

-         Vous avez soudoyé Mme Poire.

-         Mme Poire ! Comment osez-vous !

-         Je l’aurais permis à Don Creux, dont la décontraction et le Pat étaient proverbiaux, mais à vous, qui mendiez fébrilement les attentions d’autrui, qui ne savez rien de l’humanité déclinante de 1975, qui participez de la supercherie plastique de New York, je ne saurais le permettre.

-         Vos jérémiades commencent à me peser, Boulter. Puisque le convoi ne part que dans trois heures et nous laisse ainsi désoeuvrés, je compte disposer de ce temps d’une manière plus agréable : je retourne à l’hôtel.

-         Frayer avec ce groupe d’Islandais ?

-     Aurais-je tort ?

-         Oui. Mais faites. C’est très bien, après tout.

 

 

 

Nous approchions, Becquerel et moi, du terme de notre voyage, et en dépit de la cruauté de nos rapports, je songeais pour moi-même que le boutiquier français m’avait été indispensable, non pas pour ce qu’il prétendait : le confort et la compagnie, mais pour un certain effet de balance que j’avais déjà apprécié avec mes amis Don Creux et John Ernest. La désertion du premier et la rudesse du second avaient constitué des épreuves, beaucoup moins pénibles que la pure incompréhension de François Becquerel pour la cause que je défendais et dont Jean-Pierre Paul-Poire suggérait qu’elle ne le serait véritablement qu’en en mesurant le désastre. Peut-être la mort de Randall Webb signifiait ce désastre. Mais je n’étais pas mort, Jean Pop 2 non plus, qui nous attendait, moi et Becquerel, au cœur du massif de l’Elbourz, et qui, à en juger d’après son inlassable entreprise de réhabilitation, devait bien consacrer son âme et son sang au Psycho-Batave. En prélude à cette fantastique rencontre, alors que nous reprenions des forces dans les montagnes de l’Arménie, je reçus cette lettre de Sred Sweign et pour ne pas être dérangé dans sa lecture, je me réfugiai dans une minuscule église faite de bois, d’or et de roc. Un fidèle m’apprit que l’Eglise d’Arménie était aussi appelée Eglise de l’Illuminateur, par référence à son fondateur Saint Grégoire l’Illuminateur, mais je crois savoir qu’il est impropre et presque blasphématoire de nommer une Eglise d’après son fondateur. La dénomination me plaisait néanmoins et je trouvais un certain Pat à quelques prêtres que je croisais, qui portaient avec aisance le collier de perles, la barbe assyrienne et les lunettes noires.

                  

                                          Who's got the Pat !

L’un d’eux évoqua pour moi la beauté des chants liturgiques de son pays, appelés charakan, et je ne pus hélas qu’approuver un type de jugement et de vision qui m’était parfaitement étranger. Mes conceptions en matière de musique vocale ne méritaient pas d’être exposés devant le prêtre. Par un heureux effet du hasard, elles allaient être mises en branle par la lettre que je tenais entre mes mains :

 

 

 

« Boulter Lewis,

 

 

 

La morne simplicité de mon existence à New Bedford est parfois troublée par l’apparition d’un événement singulier, mais le trouble est justement la forme inférieure du drame et il n’attend jamais très longtemps avant de se dissiper.

Par un matin d’avril, je reçus la visite d’un homme courtois et d’une hygiène corporelle étonnante malgré les frusques infectes qui le recouvraient. Le but de son voyage était la Californie du Sud, où, m’apprit-il, un homme de qualité devait être instruit de la vision de l’industrieux Jean Brech, le fameux auteur de films pour adultes, tout comme autrefois, on envoyait les étudiants allemands griffonner quelques esquisses à Rome. Et il ajouta que sa motivation était cependant principalement pécuniaire, aveu que je saluai avec enthousiasme : « M. Legendre, vous êtes le bienvenu, les films de Jean Brech ont joué un rôle décisif dans la formation de mon goût, et je me réjouis de constater qu’il en va de même pour vous, entrez, je vous prie. » Vous savez l’exiguïté de l’espace dans le logis que j’occupe, néanmoins Legendre se faufila dans la niche à la gauche du bureau de nacre, et ne me donna ainsi pas lieu de déplorer une trop grande intimité ou une trop infranchissable distance entre nous. Je le lui fis remarquer : « Legendre, le coin par vous choisi… il est idéal. Bravo. » « Sweign, quand j’ai aperçu ces reliques à mon entrée (il désignait le pauvre ornement de mes murs), je me suis simplement dit qu’il serait tout à fait plaisant de les avoir constamment sous les yeux le temps de notre conversation. » Je connaissais Legendre de fraîche date, je l’avais entendu prononcer la célèbre oraison funèbre de Randall Webb, et l’effet avait été des plus saisissants : cette rumination intense, tragique, l’étrange costume caucasien de Legendre, sa gestuelle outrée. Mais l’apparence de mon ami avait bien changé, la banalité, certes pouilleuse, de son accoutrement excluant d’ailleurs toute description. Comme j’étais fort désireux de déterminer le degré d’adhésion du Legendre actuel aux idées du Legendre d’alors, je m’empressai de lui signifier combien son exhortation à la sagesse Psycho-Batave avait compté pour moi dès lors qu’elle eut été prononcée, combien ma vie dans ses aspects les plus ramifiés s’en était trouvée réformée, oui « réformée » seulement parce que je n’avais pas été surpris ni même heurté dans mes convictions, mais l’oraison représentait sans doute l’achèvement fastueux de ma formation, je l’avais attendue et méditée d’avance, et je pouvais, avec l’aide des circonstances qui auraient fait de moi le dépositaire de Randall Webb, et un être plus appliqué, je pouvais rédiger à mon tour certaines parties de ce texte magnifique, alors je ne fus en vérité ému aux larmes que de ce qu’on ne me laissa pas créer par moi-même mais que ma vie telle qu’elle fut menée appelait ardemment, et Legendre réalisa ce pour quoi je crus bon de respirer chaque jour. Mon visiteur me rassura : le voyage pour Jean Brech Productions  n’est pas le déni ironique que l’on s’imagine, il est la poursuite athlétique et affirmative de l’idéal Psycho-Batave, il correspond, sur un mode extérieurement tapageur, à l’ancien idéal arcadien de synthèse réussie entre les plaisirs de la nature et les fumets de l’intelligence. « Mon vieux Sweign, à nouveau vous pleurez ! Je vous assure pourtant que ma visite ne se propose nullement d’être un tournant dans nos existences, laissons-là nos prières et nos invectives, toute la lourdeur prophétique et souvent inscrutable du Psycho-Batave, parlons simplement et sans l’affectation du simple qui nous est odieuse. Je souhaiterais que nous fussions bière en main, assis en tailleur, oui comme certains crétins de hippies, car, afin de soutenir un éclat  aussi exigeant que celui du Psycho-Batave, il faut parfois condescendre à adopter des comportements ridicules et obscènes, comme accompagner à la guitare un abruti brâmeur néo-réaliste de cabaret, dans l’intention d’obtenir un peu de ce que Jean-Pop 2 appelle son « teu-teu ». Vous et moi, nous n’aurons guère besoin de trop faire violence à nos inclinations, et cela est précieux pour ce qui nous occupe maintenant : tâcher de circonscrire une manière d’être simplement Psycho-Batave, un naturel Psycho-Batave qui devra renoncer aux scandales fondateurs de Randall Webb, à la brutalité inouïe de Boulter Lewis, et même à votre lacrymosité paroxystique. Oui, Sweign, vos pleurs doivent se matérialiser en ces Golden Teardrops chantés par The Flamingos, des pleurs faits étincelles de soleil ou ruissellement d’or, parce que ces pleurs-mêmes délicatement orchestrés et harmonisés avec suavité sont passés de l’état de témoignage psychique à celui d’objets sensoriels, offerts à la contemplation, pleurs dévitalisés, certes, mais affinés dans l’ornement, polis dans la stricte beauté du doo-wop Italo-américain, et là, mon ami, il ne faut pas accuser les larmes de trahir le cœur, mais accueillir leur tranquille métamorphose en splendeurs inertes de l’art, mon vieux Sweign, toute cette violence qui a marqué l’avènement du Psycho-Batave justifie que nous nous reposions aujourd’hui, vous et moi, nous tous, qui avons traversé les affects les plus durs et dont les combats n’ont pas même été rapportés  à la connaissance des hommes, puisqu’un combat philosophique ne l’est justement que parce qu’une idée est demeurée ensevelie et qu’elle réclame d’être portée hors de terre, et tant que ce combat se poursuit, l’idée dort sous la terre, et jamais, Sweign, jamais nous ne fédérerons un peuple, nous pouvons au mieux fabriquer une communauté avec ce que cela comporte d’infâme : les rites, le mystère, le déclin Vieux-Loup, aussi convient-il surtout, avant-même que le triomphe ne sanctionne nos efforts, d’apprendre une manière simple d’être Psycho-Batave, qui ne sera ni une épure du Psycho-Batave ni une nouvelle jeunesse du Psycho-Batave, mais en quelque sorte, ce que fut le rococo pour l’ensemble de l’art classique, une pacification de toutes les tensions de l’art classique, l’aboutissement de son idéologie, la résolution de son drame, de son conflit interne entre le charnel et le spirituel, la ligne et la couleur, l’homogène et l’hétérogène, dans la virtuosité heureuse, au prix de l’émotion qui nous a trop épuisés et a tué Randall Webb, bien sûr, Sweign, nous avons droit nous aussi à notre Rococo, à la facilité du Rococo, facilité de ce qui est sûr dans la technique et de ce qui est nul pour le sens, nous sommes la pointe d’un certain art de vivre et je nous accorde cinq années avant d’être balayés et de ne plus compter pour rien, et en outre, à cause de cette facilité que j’invoque, nous ne rachèterons pas notre disparition de la façon équivoque des décadents, l’on dit déjà que celui qui n’a pas vécu entre 1961 et 1966 ne connaît pas la douceur de vivre et la vérité de cette assertion risque de nous faire haïr pendant longtemps, mais je nous conjure, Sweign, de bailler dédaigneusement à la vindicte qui nous guette en sifflant Memories (Of The Past) des véritables génies de Baltimore, The Fabulous Monarchs. »

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