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13 février 2009 5 13 /02 /février /2009 20:11

            San Francisco, un hôpital. Le Dr Cameron raconte l’histoire d’un homme perdu dans la guerre, entouré de falaises, à une petite fille alitée. Comment va-t-il s’en sortir ? La fille s’endort, le médecin quitte la pièce. Au moment où il s’apprête à rentrer chez lui, une rose blanche votive à la main, il est appelé pour une urgence : une femme a tenté de se tuer. Trois secondes plus tard il admire le visage d’argile de la femme presque morte.

            Cette scène est l’ouverture d’emblée somnambulique de « Where danger lives » de John Farrow (1950). La suite nous montrera le docteur (Robert Mitchum) suivre, mesmérisé, la femme qu’il a rendu à la vie (Faith Domergue, brune comme un sourire amer) jusqu’à tuer, du moins se croit-il coupable, le mari de cette dernière (Claude Rains, reptilien comme jamais), qui aura avant de succomber eu le temps de porter plusieurs coups de tison à la tête de Mitchum. S’ensuit une fuite, le Mexique pour cible dérisoire, alors que la chaleur se fait étau, que leur relation pourrit sur pied et que l’état fébrile du personnage principal insinue la pellicule.

            Ce film a la torpeur en partage avec le genre musical honteusement sous-analysé du haunter. La commotion que subit Cameron (et par analogie, le film) est voisine du désespérément moite qui transpire des chefs d’œuvre ululants des Mad Lads, Bounty Hunters, William Penn & The Quakers... Le Dr Cameron, lucide, analyse parfaitement son état physique et par la même occasion définit à son insu les symptômes même du haunter : migraine écrasante, respiration ralentie, pupilles dilatées, main paralysée. C’est cette crispation lucide mais impuissante que l’on retrouve exemplifiée dans les brumes toxiques du « What she’s done to me » des Mojos : la sensation d’avoir été arraché du confort quotidien pour se réveiller, enchaîné à la chaudière, au fond d’une cave.


            Poussons la comparaison intergénérique plus loin en invoquant une nouveau film, « Ride the pink horse » de Robert Montgomery (1950 également) qui débute là où meurt le précédent : dans la poussière mexicaine.

            Passons sur les intrigues retorses et carnavalesques de ce récit Psycho-Batave en diable pour souligner à la fois une constante et une brisure du genre film noir somnambule : le personnage principal (Montgomery) est lui aussi assommé au détour d’une cantina et traversera le dernier quart du film dans un état presque végétatif, mais il sera pris en main par une femme qui lui sera bénéfique. Dans ce récit où apparaissent amulettes porte-bonheur et créatures de la poisse que la foule enrubannée enflamme, le héros est guidé par une créature sans âge issue de nulle part (à supposer que les enluminures de livres de merveilles soient le cadre de nulle part), à laquelle lui-même semble à peine prêter attention ; pour preuve, il ne lui demandera son prénom qu’aux deux tiers du métrage. Pourtant elle l’aura inlassablement, furtivement veillé depuis le début, comme le montre ce plan où le bien nommé Lucky (Montgomery) s’endort au pied du manège sous ses yeux, avant qu’elle n’ajuste son voile pour gagner à son tour le sommeil. La fin sera mélancoliquement asexuée, puisque n’arrivant pas à la remercier (a-t-il seulement eu conscience de son rôle salvateur ?) il la baise maladroitement sur la joue et rebrousse chemin, la laissant, ultime plan, raconter aux autres mexicaines accourues ce film noir qu’elle aura contribué à métamorphoser en conte de fées.


           
Autre conte de fée, troisième film, et retour à San Francisco. Vincent Parry, accusé à tort du meurtre de sa femme, s’est évadé de prison et se retrouve convalescent chez Irene Jansen, qui l’a recueilli hagard au bord de la route, convaincue de son innocence. Le lecteur Psycho-Batave aura bien sûr reconnu « The Dark Passage » de Delmer Daves. Peut-être la tête de Parry (Humphrey Bogart), remplie de songes en points d’interrogation sur les coups du sort qu’il traverse presque passivement, repose-t-elle sur le même coussin qu’employa Faith Domergue pour étouffer son époux. Peut-être se félicite t-il de ne pas avoir quitté San Francisco pour l’enfer mexicain et une traque ininterrompue. Ce qui est certain, c’est qu’il se demande pourquoi cette femme (Lauren Bacall) s’est attachée à son destin et remue ciel et terre pour le disculper. Le dénouement de l’histoire appartient littéralement à la légende.

            A l’appréhension catastrophée de la femme « vénéneuse », les deux derniers films ont substitué des adjuvants miraculeux. Le San Francisco que doit à tout prix fuir le couple de « Where danger lives » est la racine du cauchemar. Pour celui de « Dark passage », c’est un cocon. Ce dernier film se déroule dans un état de torpeur proche d’un rêve prénatal, qui nous évoque « I’m hurtin » des Extremes, dont la longueur inusitée marque bien cette horreur de l’achèvement, du réveil. Mais finalement, la facilité de tout recommencer (y compris changer de visage, comme le fait Vincent Parry), la lumière au bout du tunnel utérin contrebalancent les habituels thèmes pathétiques et font de cette chanson un rare représentant du haunter féerique, réminiscence de ces secondes, coups de gong dans l’éther, où nous n’envisagions pas encore de naître.

The Mojos - What she's done to me

The Extremes - I'm hurtin'

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Published by Peter Bogdanovitch - dans Cinéma PB
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