Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
24 avril 2005 7 24 /04 /avril /2005 22:00

Le soir du vingt-quatre mars, je dus intervenir  au 114, Pagan Road pour une affaire de coups et blessures. Le suspect s’appelait John Ernest, sa victime était son fils âgé de seize ans, également auteur de la plainte. Dans la voiture qui me conduisait chez les Ernest, je soignai chaque détail de mon intervention en écoutant « Mad Daddy » des fugitivement psycho-bataves The Cramps. La chanson ne me fut pourtant d’aucun secours lorsque je découvris la véritable raison des violences paternelles. John Ernest m’ouvrit la porte, l’air courroucé, et me désigna un adolescent obèse, étendu sur le sol, qui poussait des gémissements aigrelets. Son bras gauche paraissait démis, ce que je voulus vérifier en tâtant moi-même l’adolescent qui geignit alors de façon insupportable dans mes oreilles. John Ernest n’attendit pas que je lui demandasse des explications : « Ce sale petit con a tenté de m’extorquer de l’argent pour se rendre à un concert de the kills ; j’ai refusé et l’ai enfermé à double tour dans sa chambre ; une heure plus tard, je monte surveiller s’il n’a pas pris le large par la fenêtre et je constate alors qu’il est en train de punaiser un poster de the dépêche mode ! Officier, dois-je laisser l’affront impuni ? Sur le bureau, une pile de disques canadiens et islandais ! godspeedyoublackemperor ! J’ai saisi Knight, c’est le nom du petit, par l’épaule et la justice étant de mon côté, ma force se trouva décuplée ! » « Beau travail, approuvai-je. Mais pourquoi ne pas laisser votre fils prendre seul la mesure de l’ignominie de son goût ? Il en reviendra ; les temps sont difficiles, j’élève moi-même un garçon et une fille, chaque jour je prie pour qu’ils n’agissent pas comme votre fils obèse ; je sais cependant que la tentation a dû les effleurer d’acheter des disques islandais, peut-être ont-ils déjà cédé à l’instant où je vous parle. Mais, M. Ernest, croyez que la lumière de la raison brille pour tous, votre fils, scrupuleusement guidé, saura la faire briller sur lui, je n’en doute pas. » « Officier, vous ne protégez pas vos enfants, comment connaîtront-ils ce qui est bon pour eux ? » « Les principes que je leur inculque depuis la naissance, M. Ernest ! Pour l’heure, ceux-ci sont refoulés mais ils révèleront bientôt leur puissance et leur justesse. Avez-vous initié dès l’âge tendre celui dont vous souhaitez former le goût et le jugement ? Ce ne me semble pas le cas tant vous avez agi avec impétuosité, sans avoir douté qu’un jour la situation se présenterait ainsi et que seule la patience et l’endurance constitueraient alors la réponse adéquate. Vous payez les conséquences d’une éducation lâche et insouciante, vous n’avez pas pris au sérieux la lente maturation de l’esprit psycho-batave, qui, vous en convenez, est néanmoins affaire de fulgurance et de vitesse des flux : lente maturation/exercice foudroyant, ce paradoxe nourrit ma réflexion depuis son commencement. Maintenant, je vous demanderai de nous laisser seuls, moi et votre gros fils. » « Officier, j’apprécie votre sollicitude : faites comme bon vous semble. » J’invitai Knight à me joindre près de l’âtre tandis que le père s’éloignait pour vaquer à quelque tâche ménagère. Ainsi débutai-je mes œuvres éducatives dont je ne doutais pas qu’elles feraient un jour ma réputation.

 

Boulter Lewis patrouillant dans les rues de Concord (Ma)

 

            « Knight, la médiocrité de ton jugement n’est pas en cause ; tu admireras le fait que je tolère tes errances, que je les excuse, et que si tu souhaites persévérer, je ne m’y opposerai pas. Mais il y a une histoire que tu dois connaître, qui traite de l’héritage, de l’amour qu’on lui témoigne, de la nécessaire trahison de cet héritage, et enfin de l’accès, joyeux et désolé à la fois, à un stade supérieur du sentiment : cette histoire est celle de The Charles et de leur 45 tours « Motorcycle ». Que sais-tu de l’année 1967 ? Quelle signification revêt-elle pour toi ? The Charles permettent d’entrevoir ce que représenta cette année ultime et funeste, l’année où la musique se sépara d’elle-même, et du projet mondial qui la définissait. 1967 vit naître la prétention, l’esprit de plomb, la divagation droguée, elle mit un terme plus ou moins respecté à l’effusion psycho-batave, et beaucoup estiment que San Francisco en fut la Babylone. Il y eut, pendant le printemps de cette année, une période de latence pendant laquelle surnagèrent quelques mémorables témoignages de l’esprit passé, impression similaire à celle que procurait la filmographie du grand Lucio Fulci en 1976. The Charles, qui n’étaient pas des décadents, parce qu’ils n’érotisaient pas la putrescence de la beauté, The Charles portaient avec bravoure les armes fanées d’une vieille maison, sans qu’il entre dans cette fidélité une quelconque morbidité. The Charles comprirent que l’année 1967 allait balayer tout ce en quoi l’esprit de la musique s’était incarné, si bien que leur « Motorcycle » tire sa force de l’hommage poignant qu’il rend au fondement vieux loup du garage-rock, tout cela en un geste typiquement psycho-batave. Pourquoi le style vieux loup et non pas le style italo-américain ou pédé progressif - ce dernier te qualifiant, gros garçon ? L’accointance vieux loup/psycho-batave s’avère plus pertinente dans le genre considéré, peu arrangé, moins faste, d’où sa fragilité : à la même époque, le style italo-américain ne souffre aucun déclin, et jusqu’en 1972, il enfante des chefs-d’œuvre éclatants, notamment « The Night » de The Four Seasons. Quant au style pédé progressif, sa domination s’étend et comme il s’agit d’un style large, protéiforme, tout ce que le pédé progressif offrait de meilleur céda devant le pire. Nous n’en sommes pas revenus. Alors « Motorcycle » de The Charles… Penchons-nous sur les plus sûres jouissances psycho-bataves, celles dont on dit qu’elles sont indépassables. On s’aperçoit que pris à l’écart, l’élément mélodique, ou bien l’élément rythmique, peut se parfaire ; l’indépassable, c’est la chance unique d’une conjonction, le surgissement d’une combinaison inédite. Ces combinaisons (non les parties) ont en elles une certaine perfection, une suffisance qui les rend sources de leurs actions internes et pour ainsi dire, des automates incorporels. N’en déduis pas, Knight, que le psycho-batave se résume à une économie générale, car l’incident est la particule motrice, le subtil appel d’une totalité fortuite et hors de ce monde. Si extérieurement la forme du psycho-batave consiste en une économie, on objectera qu’il manque à cette description un principe d’animation, c’est là toute la différence, que vaut en effet l’économie, la tenue proprement italo-américaine de « Seven Rooms Of Gloom » de The Four Tops, sans l’immense vie qui la fait imploser, sans le dynamitage céleste immodéré ? « Motorcycle » se présente, lui, plutôt comme un milieu, réunion opaque et précaire de discordances : entre le format et la progression des accords, entre la voix et le chœur, entre l’instrument et l’arrangement. Le vieux loup rôde parmi les colonnes intuitives de ce garage killer. Vieux loup : la virilisation comique de la voix, le lissé de l’orgue, la guitare mélodique qui tutoie le chant, etc. Et psycho-batave : le geste naturel du refrain, le beat abrasif, certaines ponctuations de guitare rythmique. « Motorcycle », jeune bouffi, est cet interrègne fait de rapines, en vérité très 1967. Combien « I Keep Tryin’ » de The Jay-Jays se situe sur un autre segment, une autre couche de temps et d’humanité… Là, le psycho-batave est dans ses droits, en sa plénitude entièrement tissée de fulgurances. Vois-tu, « Motorcycle » emblématise ce printemps 1967, et nous qui savons ce que les années futures ont proposé, nous pouvons aujourd’hui affirmer que « Motorcycle » est le symptôme d’une vieux-loup-isation du style psycho-batave. En croyant rendre hommage au père, les psycho-bataves The Charles devinrent à leur tour le père. La révérence se double d’un vieillissement : combien émouvant cet instant où saluant notre aîné, on prend conscience que l’on est soi-même, mais pour d’autres, un aîné. Knight, voilà ce que tu devais connaître. »

           

Je croise de temps à autre les Ernest, rien n’indique que mon intervention a définitivement pansé les plaies de cette famille. Alors je fais mon job.

Partager cet article

Repost0

commentaires