Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 avril 2005 3 27 /04 /avril /2005 22:00

La nature perverse et capricieuse de Randall Webb se manifesta avec éclat lorsqu’il m’annonça la prochaine étape de notre périple : Dresde, ancienne capitale de la Saxe, région hostile et martiale a priori contraire au surgissement de l’essence psycho-batave. Mon sang se glaça d’épouvante lorsque le sardonique Webb ficha son doigt richement paré sur l’endroit de la carte où figurait Dresde. Impossible, avais-je protesté, l’Allemagne est le sanctuaire du rock gothique, du rock planant, du rock hard ! Là-bas, le système philosophique s’alimente de plomb, l’humour se dégrade en farce rustique, la séduction n’opère que par vociférations et coulées de sueur ! Randall Webb, naturellement, se gaussa de mes craintes qu’il mit sur le compte d’une méconnaissance de ce qu’était l’Allemagne, et surtout du pouvoir cathartique qu’un tel pays ne manquerait pas d’exercer sur mon esprit « capucin », c’est le mot qu’il a employé presque aussitôt, comme s’il avait préparé depuis longtemps, à force de m’observer, et sa décision de nous exiler en Saxe et son argumentation dont le coup principal était bien ce « capucin » qui m’atteignit comme une gifle, un esprit « capucin » comme le mien, poursuivait Randall Webb, devait éprouver sa valeur au contact d’une terre rugueuse, étrangère au style et à la pensée, à moins que cette dernière ne tourne en système, qu’elle ne convertisse son agilité en une productivité insatiable, qu’elle ne se fasse l’équivalent dans le domaine spirituel d’une usine d’armement et, ajoutait-il, rien ne servirait mieux les intérêts de votre cause que de savoir comment transmuer quelques intuitions brillantes en une machine de guerre, comment améliorer certains propos mondains, certaines outrances privées au point d’en faire des missiles et des tanks, rappelez-vous Guitar Wolf :  « Missile Me », concluait-il, satisfait de son point d’orgue à l’heure où vous et moi pleurions la perte de Billy Wolf. Quel autre choix avais-je ? Randall Webb nous acheminait à la résolution de l’essence psycho-batave et en refusant de le suivre, je mettais un terme à toute notre entreprise. Alors nous partîmes.

            Comme de juste, le meilleur hôtel nous accueillit, mais nous le dûmes cette fois aux relations personnelles de Randall Webb, qui se défiait prodigieusement de Legendre. Celui-ci, que le zèle et l’empressement avaient déserté, trompait sa déception en multipliant ses assauts en direction des femmes de chambre, qu’il aimait brunes et grasses. Bien que ses fonctions auprès de nous se trouvassent réduites, je ne le renvoyais pas, en prévision des jours où Randall Webb rejoindrait son destin. Legendre nourrissait une aversion sans pareille pour notre compagnon mais lorsque Webb grondait au sujet de ses chaussures qui n’avaient pas été cirées, des journaux qui n’avaient pas été déposés sur la table, des cartes de visite qui n’avaient pas été distribuées, son emportement était tel que Legendre, étouffé de terreur, exécutait sans délai la tâche qu’il avait négligée. Après que l’offense eut été réparée, Randall Webb se lançait dans un sermon abstrus sur les valeurs et les devoirs de la domesticité, sermon que Legendre devait ensuite répéter mot pour mot et dont il devait enfin gloser les parties les plus délicates. Enflammé par ses prouesses oratoires, Randall Webb, d’une démarche puissante et athlétique, venait me trouver dans le salon de musique où j’avais pris l’habitude de déjeuner. Chaque matin, j’essayais de convaincre l’orchestre de ne plus jouer ces insipides ballades fabriquées à Philadelphie dans le plus total irrespect envers le mood italo-américain, je leur expliquai que The Impressions, en revanche, méritaient toute leur attention et qu’ils devraient par conséquent, s’appliquer à en jouer l’œuvre intégrale. Je sentais alors qu’une main retenait mon épaule : « Vous ne les aurez pas comme ça ! Ces Allemands ont la tête dure ! Ici les femmes trouvent billy paul sexy. Vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai emmené ici ? Rien ne vous est acquis, Monsieur Poire, tout vous résiste : c’est l’Allemagne ! Ah ! Ah ! Ah ! » Et c’était sans doute afin de défaire quelques liens supplémentaires avec mes patries d’élection que Randall Webb nous guidait ensuite vers le cours de tennis de l’hôtel. Nos matches se confondent pour moi, qui perdis à répétition, toujours sur le même score, d’une manière identique. Mais à l’issue d’une de ces défaites, dont le but consistait autant à m’humilier qu’à grandir le génie de Randall Webb, se produisit une confession des plus sobres et des plus stimulantes à la fois, une de ces confessions dont vous, Jean Pop 2, aimez à recueillir les fruits féconds, je veux parler d’une confession sur la nature de l’essence psycho-batave.

 

La Nouvelle Angleterre en 1966.

 

            L’équipement sportif de Randall Webb, bien que datant de l’année de 1975, ne présente aucun manque : trois raquettes, une en bois, deux en métal, du matériel de tension, des boissons protéinées, des serviettes-éponges, des bracelets de force. Son attitude sur le cours se signale par une extrême nervosité et la volonté constante de battre l’adversaire sur ses points faibles, qui dans mon cas concernent tous les secteurs du jeu. Randall Webb pratique un tennis offensif à base de volées spectaculaires : il ne ménage pas ses efforts, sans considération pour la valeur du jeu adverse, et va même jusqu’à contester quelques points chanceux que j’inscrivais à mon insu. « Vous n’avez pas gagné un seul jeu, Poire ! Votre ébahissement devant mon inventivité, mon charisme et mon endurance vous prive de tous vos moyens. Il est vrai que s’il m’était donné de jouer contre moi, je ne doute pas que je perdrais moi aussi : mais heureusement, je ne suis pas mon propre adversaire. Ah ! Ah ! Ah ! N’oubliez pas la douche, Poire. » Lorsque plus tard je devais rejoindre Randall Webb au salon de thé, et que je l’y trouvais engloutissant des quantités inhumaines de pâtisseries, celui-ci repassait en détail chaque phase de notre match et analysait avec beaucoup de minutie les raisons techniques et tactiques qui faisaient sa supériorité sur le court. Je devais convenir qu’il avait été, du premier point au dernier point, un joueur d’exception, que si je souhaitais porter mon jeu au niveau du sien, cela me demanderait des années de recherche et de labeur, qu’enfin je gagnerais à m’inspirer de ses postures psychologiques qui sont celles d’un champion, parce que, M. Poire, insistait Randall Webb, on ne saurait prétendre au psycho-batave si l’on ne devient pas un champion, si l’on ne mobilise pas son énergie au service de la victoire totale et cruelle, toute victoire psycho-batave est totale et cruelle, elle chante les qualités éminentes du vainqueur et fait comprendre à l’adversaire qu’il n’est pas de taille, que faute de pratiquer le style psycho-batave, il ne quittera jamais l’ornière de la médiocrité, aussi je vous pulvérise sur un court de tennis parce que pour l’heure, vous méritez d’être pulvérisé. Or, une fois, Randall Webb dérogea à son principe de suffisance. Il me parla de l’été 1966, où lui fut révélée l’absolue tendresse du style psycho-batave.

            « L’année 1965 a été pour moi celle du Texas ; des miracles musicaux avaient lieu chaque jour de la sainte semaine dans des bourgades dont vous ignorez tout. Au bout d’un temps, les miracles s’espacèrent et je sus qu’il me fallait quitter le Texas. Je me souvins alors que j’avais une tante dans le New Hampshire. Ma tante, qui a toujours été la meilleure personne pour moi, me proposa dans une lettre, que je garde par-devers moi, de venir dans ce qu’elle appelait « le royaume du psycho-batave tendre », ma tante, voyez-vous, refusait de considérer une entité comme le psycho-batave tant que l’on n’y avait pas introduit de nuances, elle me faisait remarquer que les très nombreuses essences végétales de la Nouvelle-Angleterre lui avaient appris à raffiner n’importe quel concept, à tel point que l’effort inverse, celui de la synthèse, lui répugnait hautement, elle me disait : « Randall, ne pense pas rassembler sous un concept unique des réalités éparses, n’imagine pas que le psycho-batave soit un, car celui que j’ai sous les yeux, et il s’agit bien d’un style psycho-batave, celui-là ne doit rien à The Barons, à The Cynics. Il y a, en Nouvelle-Angleterre, une variété de psycho-batave très singulière, qu’il me faut baptiser le psycho-batave tendre. »

 

La sublime Cassietta Webb, tante de Randall Webb

 

             J’étais intrigué, Poire. Peu après, je vérifiai les théories de ma tante en assistant au concert de The What Fours, dans un club appelé The Marble Faun. The What Fours venaient du Massachussets, d’où était également originaire l’ami dont je fis la connaissance ce soir-là, Boulter Lewis. En vérité, si ma tante avait été l’aiguillon de la curiosité, Boulter Lewis avait été la foudre de la connaissance. Boulter me procura les assises théoriques du psycho-batave tendre, et par là, je compris que j’allais devoir modifier l’orientation de mes recherches. Lui et moi, nous vîmes The What Fours, dont la prestation timide ne devait pas laisser de souvenir autre que la chanson « Eight Shades Of Brown ». Boulter et moi, nous ne retînmes de ce concert que la chanson « Eight Shades Of Brown », nous n’évoquâmes ensuite ce concert que pour discuter à l’infini le charme de la chanson « Eight Shades Of Brown », et ce que Boulter ne voulut pas voir, c’est que très tôt j’avais considéré la chanson « Eight Shades Of Brown » comme le sommet du psycho-batave tendre, dans mes écrits ultérieurs la seule chanson « Eight Shades Of Brown » donnait une idée de l’incomparable magie du psycho-batave tendre, cela, Boulter qui était natif de la région, ne pouvait le comprendre parce qu’il vouait une admiration égale et instruite à plusieurs groupes de la Nouvelle-Angleterre, parce que, pour une sensibilité aussi analytique que la sienne, il ne convenait pas d’élire parmi un genre le groupe qui en assumerait le mieux l’idée, Boulter mais aussi ma tante ne tolèrent pas que les idées subsument les êtres, Boulter et ma tante traitent les groupes psycho-bataves comme les espèces végétales du Vermont, avec un raffinement maladif, avec une science experte de la nuance, mais je venais d’ailleurs, j’avais un goût et une science tout aussi experte que la leur de l’idée, et à moi seul, que la Nouvelle-Angleterre n’avait pas bercé dès son enfance, était réservé de sublimer la Nouvelle-Angleterre, de la faire tenir en tant que fantasme dans une forme entre toutes, et cette forme, Poire, qui désormais enfante pour moi le génie poétique de la Nouvelle-Angleterre, c’est The What Fours, plus précisément la chanson « Eight Shades Of Brown » de The What Fours. La chanson « Eight Shades Of Brown » possède un titre parfait puisqu’il comporte un chiffre, un état de la lumière et la couleur des forêts, et rien dans la musique n’infirme cette perfection initiale, à commencer par la superbe mélodie du couplet, sa progression en accords mineurs et la résonance inquiète, pourtant limpide, de son motif de guitare. Si je fixe mon esprit sur cette inquiétude si originale, invoquée à nouveau dans le merveilleux pont, je découvre qu’elle a été suscitée par le paysage-même de la Nouvelle-Angleterre, une promenade en forêt au cours de laquelle le promeneur décèle des signes antiques, des scènes de sorcellerie, tout un passé puritain alliant la forêt et la mort. Les jeunes hommes puritains qui composaient The What Fours ont été visités par le fantôme légendaire de leur pays, une visite non glorieuse mais morbide parce qu’elle a causé l’inquiétude, parce qu’elle a révélé à d’innocents puritains la violence de leurs ancêtres puritains, cette visite a brisé l’illusion d’une nature amicale et d’une Histoire paisible, elle a inauguré le règne de l’inquiétude plutôt que de l’indignation, simplement parce que les jeunes hommes puritains qui composaient The What Fours excellent dans l’art de la politesse, de la dissimulation et de la révérence, personne n’attendrait d’eux l’emportement vulgaire d’un pédé progressif de San Francisco, personne n’attendrait d’eux une réaction autre que l’inquiétude, qui est le sentiment métaphysique premier. C’est pourquoi, Poire, par cette connivence avec l’effroi, comme si l’on pensait sa ressemblance avec l’objet de notre crainte, comme si l’on se savait familier de ce que l’on redoute, c’est pourquoi la chanson « Eight Shades Of Brown » reste le chef-d’œuvre inégalé du psycho-batave tendre. »

 

            Randall Webb me fit signe de le laisser, et j’obéis. Il semblait que le phénomène d’inquiétude, davantage qu’un objet d’étude, avait surtout caractérisé l’histoire personnelle de Randall Webb. Je ne devais donc pas sous-estimer la valeur affective de certaines de ses confessions. Quelque prochain jour, je pourrais être forcé de prêter assistance à un homme que tous ses succès arrogants n’avaient au fond pas guéri de son incurable mélancolie.

 

            Bien à vous, Jean-Pierre Paul-Poire

Partager cet article

Repost 0
Published by JEAN-PIERRE PAUL-POIRE - dans Lettres de M. Poire
commenter cet article

commentaires

JEAN POMME 19/08/2005 21:18

AH ! Vous etes fait Poire !!
Cette delicieuse tantine Cassietta trahit vos penchants pour les fruits murs.
En tant que medecin de famille de la famille, je ne saurais que trop vous deconseiller l'abus d'abricots confit.

Bon appetit !