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22 juin 2006 4 22 /06 /juin /2006 18:50

C’est en 1974 que Smokey Robinson, amateur éclairé de littérature anglaise, est ébloui par la lecture du « Maître de Ballantrae » de Robert-Louis Stevenson. Il ne peut s’empêcher de voir en le personnage de James Durrie un double de l’orageux David Ruffin, tant les deux ont en partage le charme diabolique qui sert leurs sombres desseins, la séduction trouble qui force, sinon la sympathie, du moins l’admiration inquiète.

Un jour que Smokey s’entretient de ce mimétisme avec Nicholas Ashford, ce dernier lui suggère d’adapter l’intrigue du roman de Stevenson sous la forme d’un concept-album, également pour donner un coup de fouet au format qui semble en bout de course. Smokey, enthousiaste, pousse l’idée encore plus loin et encouragé par le succès de « Lady sings the blues », biopic de Billie Holliday entraîné par Diana Ross, a l’idée d’une adaptation cinématographique qui mettrait en scène les plus grandes vedettes de Motown. Un roman Anglais du 19ème siècle étant un matériau idéal pour le compositeur, peu porté sur la vague ultra-réaliste de la blaxploitation mais désireux de créer un cinéma noir aristocratique.

Pour lui, le noyau matriciel du projet est cet évident constat : si le maître doit être joué par David Ruffin, son terne frère persécuté, Henry, le sera en toute logique par le frère du chanteur de « My whole world ended », Jimmy Ruffin, l’un incarnant l’excès et la flamboyance, l’autre la modestie et la mesure.

Autour de ce duo de rêve, le casting se décide progressivement : le rôle de l’intendant Mckellar sera tenu par le discret Melvin « Blue » Franklin, dont l’enrobante voix de basse, pense Smokey, servira à merveille la narration (l’idée d’une voix off sera cependant vite écartée, mais Blue gardera le rôle grâce à sa distinction un peu raide), celui de la cousine et femme Allison sera octroyé à Mary Wilson, alors en vacances des Supremes (Diana Ross étant sur d’autres projets dont nous reparlerons). Se pose alors pour Robinson et Ashford le problème du personnage ahurissant, à la lisière du fantastique, de l’Hindou Secudra Dass. Marvin Gaye sera un temps pressenti pour l’interpréter, mais ses différents avec Smokey et sa place marginale au sein de la compagnie font que la collaboration avec le chanteur est vite avortée. Les auteurs ont alors la brillante idée de faire appel à Woody Strode, le grand acteur Fordien pionnier du Hollywood noir, dont la carrière semble alors s’épuiser dans des films d’exploitation italiens. Parmi les autres rôles d’importance, notons celui du timoré colonel Francis Burke, tenu par Eddie Kendricks, et celui du carnavalesque capitaine pirate Teach, incarné par le remplaçant de David Ruffin, au sein des Temptations, Dennis Edwards.

                                            

                                     David Ruffin sur le tournage

Smokey convainc aisément Berry Gordy de donner son aval pour la production, et s’attelle alors à l’écriture du scénario qu’il achève en dix jours avec la collaboration de sa femme et de Nicholas Ashford. Il s’agira bien sûr d’un musical, et le couple Ashford/Simpson sera mis à contribution pour l’écriture de morceaux originaux (le seul morceau non-inédit mais légèrement modifié au niveau des paroles sera « I can’t be hurt anymore », chanté par David Ruffin/James après sa deuxième mort). Citons, entre autres « (you can’t hang on to) a sad memory », déchirante complainte de Jimmy Ruffin/Henry adressé à sa femme encore amoureuse du maître de Ballantrae. Elle lui répondra par « Some affection » quand elle se résignera à partager pleinement la vie tranquille du père de ses enfants (« I can give you some affection/ Even if I miss some action/Life can be sweet without passion »). David Ruffin, quant à lui, se fendra d’un tellurique « Learn I’m the boss », appuyé par le falsetto d’Eddie Kendricks/Burke, alors qu’il rosse le capitaine Teach et lui vole le commandement du vaisseau pirate. Mais le clou restera bien sûr le premier duel nocturne dans la charmille (filmé avec un filtre gris en plein été, ce qui permit d’accentuer l’effet d’étouffante immobilité de l’air, admirablement rendu dans le roman de Stevenson) et l’unique duo entre les deux frères, « One of us will leave ».

Le tournage, effectué entre la Californie du sud et les forêts du Vermont durera un mois (juin/juillet 1975) et sera plutôt chaotique, principalement à cause de la personnalité instable de David Ruffin et de sa paranoïa nimbée de drogues. Ainsi, durant la scène de la prise de pouvoir du galion, il ne fera pas semblant de frapper Dennis Edwards mais lui brisera même une côte en le rouant de coups, acte qu’on peut interpréter comme de jalousie à l’égard de l’homme qui l’a remplacé au sommet des Temptations.

Malheureusement, Berry Gordy, qui n’avait pas lu le roman de Stevenson, fut certainement effrayé par les rushes, car il suspendit la production pour imposer des modifications. D’abord cette histoire était jugée trop sombre pour toucher le public qui ne s’attendrait certainement pas à une telle débauche de violence psychologique de la part de Motown. Gordy insista pour que les deux frères se réconcilient à la fin, mais aussi pour l’inclusion de davantage de personnages féminins. Le peu d’attention qu’il montra pour ce projet peut aussi être expliqué par le fait qu’il était occupé par une autre production moins courageuse mais commercialement plus viable, « Mahogany » (la success story d’un top model Afro-américain encore une fois interprété par Diana Ross).

Quoiqu’il en soit, Smokey Robinson refusa de faire les concessions nécessaires et le film resta tristement inachevé. Pourtant, il devait s’en souvenir sous les flocons de l’année 1991, lorsqu’il chanta « One of us has left » pour l’oraison funèbre de David Ruffin, qui lui non plus n’en était pas à sa première mort.

David Ruffin - Each day is a lifetime

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