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11 juillet 2006 2 11 /07 /juillet /2006 18:14

            Je garde en mémoire ces récits terribles du désoeuvrement des vieux grenadiers de l’Empereur, eux dont la vaillance soudain inadaptée au monde nouveau qui s’édifie, trouve un exutoire dans la rumination ou la psychose. Je me fais l’effet d’être l’un d’eux, voûté sur le banc fruste d’une petite église des montagnes. Si un enfant curieux passe près de moi, je m’emploierais à le divertir- quoi de plus ?- des épisodes fameux et innombrables de la geste Psycho-Batave, et j’exaucerais bien malgré moi le souhait funeste de Legendre de fondre la furie concrète de mes aventures en romans inoffensifs et chamarrés. Le renoncement de Poire était d’une valeur autre, plus bruyant mais finalement moins logique et moins inéluctable que celui de Legendre. En cela, parce que sa parole était si sensée, elle m’atteignait au plus profond, et me faisait entendre combien il était naturel, comme est naturelle l’érosion de la roche, qu’un système de vie, quel qu’il soit, disparaisse ou bien favorise son propre émiettement, qui le préserverait un peu, au mieux, conserve un semblant de vigueur dans un suave figement rococo, invisible à la plupart, contentant toutefois une poignée de mécréants dont je suis. Devais-je poursuivre mon enquête ? Ma raison commençait à vaciller. Je perçus même dans le chant plaintif des moines qui s’étaient assemblés sous la nef un écho de ma situation : je crus un instant les entendre harmoniser sur Crying In The Chapel . Le pathétique de l’identification est un signe certain de démence, qui plus est lorsque ce phénomène si consternant se produit dans la sèche et ingrate Arménie, terre absolument réfractaire à l’art de The Orioles, ailleurs célébrés et fêtés comme les Dieux de l’amour. Mais surtout, je m’étais persuadé qu’un message d’ordre spirituel m‘était adressé par mes amis Randall Webb et Don Creux, qui m’invitaient à me reposer dans la déploration et dans l’extase de la déploration. Alors un événement bien plus extravagant et dont je ne mettais plus en doute la réalité, un événement si comique qu’il ne fallait pas prétendre l’avoir inventé soi-même, secoua  ma torpeur. L’un des moines parla énergiquement à l’ensemble du groupe et conclut son exhortation par les mots suivants : « Ok guys, we’ll cut the shit later, see ya ». Eberlué, je m’approchai de cet audacieux ecclésiastique :

 

            « - Je crains, Monsieur, d’être la proie d’étranges hallucinations. Figurez-vous que je vous ai entendu vous exprimer dans un sabir Vieux Loup typique de l’Illinois. Rassurez-moi : vous ne comprenez pas un traître mot de ce que je vous dis ?

-         Tirez ma barbe, cher Monsieur, gloussa le moine.

Je tirai la barbe.

-         Fagen !

-         Ah ! Ah ! Seyant comme postiche, n’est-ce pas ?

-         Alors vous dirigez ce chœur apostolique viril ?

-         Vous seriez surpris de savoir qui se cache sous ces scapulaires. Tous, vous les connaissez. Et il me désignait, dans une cour, les moines qui riaient à gorge déployée.

-         Eux non plus ne sont pas des Arméniens ?

-         Qui l’est de nos jours ? L’Arménie dans son ensemble est un leurre. Arrêtez une villageoise bossue ou un escogriffe barbouillé, et, hilares, ils vous apprendront qu’ils sont des Suisses ou des Chiliens.

-         A quoi rime tout cela, Fagen ? Et puis, pourquoi l’Arménie ?

-         Pourquoi !

-         Oui, dites-moi pourquoi l’Arménie s’est changée en un cortège de masques ?

-        

-         Fagen ?

-         D’accord, nous ne savons pas pourquoi, mais nous y sommes, pas vrai ? Lewis, ne perdons pas votre temps à examiner ces broutilles, elles ne présentent qu’un intérêt superficiel. Quand vous aurez mené votre tâche à bien, j’accepte que vous et moi, nous nous penchions sur le problème de : pourquoi l’Arménie ? Mais il y a mieux et plus urgent. En êtes-vous ?

Par une petite porte dissimulée derrière l’autel, nous nous engouffrâmes dans un dédale de pierres blanches. La réverbération de notre course, mêlée au halètement de notre souffle rendait confuses les explications que me prodiguait Donald Fagen sur les aménagements du souterrain. J’apercevais ça et là quelques cellules où je devinai la présence d’un riche matériel d’enregistrement : « Nous avons abattu quelques parois pour faciliter la communication entre les divers compartiments du studio. »  « C’est un genre de profanation, non ? » « Ce scrupule ne nous a pas effleurés. Il y avait bien quelques ossements qui devaient être ceux des anciens habitants des catacombes, mais en l’absence de leurs propriétaires, nous avons cru bon de les mettre au rebut. » « C’est donc bien une profanation. » « J’en informerai mes compagnons, Lewis, mais dépêchons-nous, je vous prie. » La descente du souterrain prit fin devant une curieuse échelle que je crus sculptée dans la craie des parois ; en grimpant à l’échelle, toutefois, je compris qu’il s’agissait d’ossements et je jetai alors un regard réprobateur quoique paternel à Donald Fagen qui protesta de sa complète innocence. Nous soulevâmes une trappe et fûmes projetés dans un lieu dont il me semblait avoir déjà foulé le sol. C’était une suite de l’hôtel dans lequel Becquerel et moi résidions, d’un luxe tout à fait singulier puisque les signes ostensibles de distinction et d’apparat consistaient en crucifix de bois et portraits de patriarches contempteurs. La pièce était animée, résonnant de la musique monocorde et pauvrement rythmée de voix masculines locales. Mais il nous fallut franchir l’épaisse colonne de fumée, jaillie des cigares, et vaincre notre répugnance pour l’abominable puanteur des chiens, avant de découvrir les acteurs de la scène qui se jouait sous nos yeux incrédules : une femme, de celle qu’on nomme « de petite vertu », dansait sous les applaudissements et les vivats lubriques d’un groupe de gardes-chasse et de policiers ivrognes, qui scandaient un air informe, sans doute à cause du désir qui les obnubilait et qui les privait de cette concentration nécessaire à l’invention d’un semblant de mélodie, aveugles devant la laideur de cette drôlesse dont les atouts flétris ne pouvaient contenter qu’une bande de gras moustachus, ennemis de toute délicatesse et chez qui l’abrutissement et l’isolement a très tôt favorisé d’exceptionnels dispositions au viol collectif. Fagen, dans leur dos, prononça quelques paroles dans l’idiome de ces assassins, et une terreur superstitieuse se peignit sur les traits de chacun d’eux. Après un rapide conciliabule, tous se dispersèrent, nous laissant seuls en compagnie de la femme atroce. « Elle aussi, vous la connaissez ! Demandez-lui d’ôter quelques-unes de ses fripes, vous verrez –En aucun cas, Fagen, en aucun cas : cette créature est si laide que je crains d’en être poursuivi dans mes cauchemars si jamais je la voyais nettement –Et pourtant, vous ne pouvez agir autrement ! » Ce disant, Fagen se saisit de la femme, qui ne résista point, et plaça son visage en pleine lumière : « Ah !... Becquerel ! »

 

                             

                                   Le très discutable François Becquerel

 

François Becquerel, confondu, marmonna quelques pénibles justifications mais déjà, je brisai une chaise contre le plancher et m’emparai d’un pied dont je me fis un gourdin de fortune. Je punis rageusement le transformiste qui avait cumulé le péché de décadence berlinoise à celui de théâtre de rue. Fagen conservait le silence. Une fois Becquerel édenté et éborgné, Fagen me révéla ce que je n’osais encore comprendre : c’était lui, l’équivoque Becquerel, qui avait rédigé la lettre de Sweign, un faux donc, dans le but déraisonnable de me faire renoncer à la suite de mon enquête, c’était déjà lui qui, par des soins répétés, dans les semaines précédant notre voyage à Istanbul et sous une identité fallacieuse, avait totalement émoussé les nerfs du pauvre Jean-Pierre Paul-Poire, et c’était lui enfin qui avait souhaité endormir ma vigilance et saper mon courage dans les montagnes oubliées de l’Arménie. « Mais il ignorait l’activité secrète de votre section Psycho-Batave, et ne soupçonnait pas que ce pays fantoche piègerait sa conscience… Je vous remercie, Fa… »

Une poussière étoilée voltigeait en lieu et place de mon guide malicieux. Et dans l’heure qui suivit, je posai le pied et mon Pat retrouvé sur le massif de l’Elbourz, là où un homme furieux roulait impénitent dans son tank fortifié.

 

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