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26 juillet 2006 3 26 /07 /juillet /2006 10:39

Akron, Ohio

Le 9 février 1969

 

            Lirez-vous cette lettre à temps, Randall Webb, ou bien pressé par vos intuitions nombreuses, l’aurez vous dédaignée comme tant d’autres, qui peut-être ne vous sont d’ailleurs pas même parvenues ? Je vous ai écrit quatre lettres l’année passée, quatre ruminations que je ne crois pas mal tournées sur les notions d’auteur et de classicisme Psycho-Batave, quatre ratiocinations de la plus verbeuse espèce et qui devinrent plus arrogantes et plus prétentieuses à mesure qu’elles butaient sur votre silence. Cette coquetterie d’oracle vous aliéna ma confiance et mon respect, quand je vous savais toujours vivant et domicilié chez votre mère. Je réfléchis alors sur la nature de ce qui pouvait décourager un esprit comme le vôtre au point qu’il suspende toute création pendant une année entière, car aucun article par vous signé ne fut publié cette année-là. Et si cette fâcheuse stérilité vous frappe aujourd’hui, je ne vois qu’une raison pour l’expliquer : l’année 1968 a entièrement sapé et anéanti la doctrine Psycho-Batave. Dans l’unique lettre que je possède de vous, les Byrds sont évoqués, et 1968 les a vus se dévoyer dans une nostalgie infantilisante du country-western alors même que les Nashvilliens de stricte observance les ont conspués au Grand Ole Opry, dans cette lettre également, vous louez le single « Autumn Almanach » des Kinks, et 1968 signifia à la fois leur apogée artistique et le début d’un déclin commercial qui se poursuivra, mais surtout vous considérez cette définition si européenne de l’auteur qui, hélas, s’est depuis incrustée dans la conscience de nos musiciens, a pétrifié leur geste, a nourri la pompe de leur expression et a, je le crains : de manière durable, empuanti leurs sonorités. Et dans ce moment historique de la reconnaissance d’une dignité artistique et d’une validité commerciale du genre, germeront d’horribles pousses parmi lesquels un style introspectif, hypocritement intimiste et maussade, et un style tout d’enflures mêlé de flûtes de Pan, de Tolkien et de Penderecki. Il ne sera alors guère étonnant que quelques-uns, qui auront conservé le savoir de 1966, se changent en gardiens du temple, mais cela tournera vite à l’acrimonie et au désespoir –le plus sage est d’oublier ou bien de déplacer le Psycho-Batave dans des formes moins sujettes à l’engouement et au consensus, quoique traversées d’un dessein universel, parce que le contrôle du monde reste bien sûr notre priorité. Défions nous aussi de tout ce qui se targuera d’ignorer ou même de railler les codes au profit d’un prétendu naturalisme pulsionnel, démon qui investira plusieurs tendances de la musique future. Cette année 1968 écoulée,  j’écoute avec sang froid une poignée d’enregistrements Psycho-Bataves qui convoquent une émotion spéciale entre toutes, puisque ces disques, soucieux d’une inscription dans leur époque, qui à défaut d’être stimulante est la leur toutefois, ont enturbanné leur essence Psycho-Batave, plus du tout à la façon des excellents Topsy Turbys, pour lui conférer un aspect plus « psychédélique », et si le projet Psycho-Batave autorise et même prône la compromission et l’amour du succès, je considère alors ces tentatives non seulement comme les plus belles mais aussi comme les plus exactes, mais songe en même temps avec amertume qu’aucun disque Psycho-Batave n’avait recours à de tels travestissements entre juin 1965 et octobre 1966. Ce Psycho-Batave déclinant a ses vertus et je pense en particulier aux étonnants Lincoln St Exit, créateurs de « Paper Place » et de « Who’s Been Driving My Liitle Yellow Taxi Cab », enfants du Nouveau-Mexique et donc héritiers d’un sens exacerbé mais point trop conscient de la fatalité. Vous remarquerez combien l’imagination plastique des hipsters se gargarise de plates références aux dessins d’enfants, supposés vierges de lâchetés et fertiles en visions, qu’on trouvera ensuite très intelligent d’assombrir ça et là, ou bien, et cela est presque pire, de rendre « doux-amer ». Les enfants ou les fous, ceux-là fournissent l’esthétique à venir, et vous comprenez qu’un géant tel que John Wayne sera communément insulté. Revenons aux Lincoln St Exit. En dépit de la vulgarité des titres de leurs chansons, celles-là n’ont pas abdiqué les grandes caractéristiques du style Psycho-Batave, tel que vous l’avez circonscrit il y a maintenant trois années : concision, sens harmonique tempéré, joie mélodique, drame épuré, bref la logique de l’indépassable, et j’ajouterai : un chanteur, non point habité, mais doté d’une attitude, l’attitude se comparant à la prestation limitée et parfaite d’un second rôle, opposée au charisme de la vedette. Oui, The Lincoln St Exit rejoue tout cela, dans l’infini égarement d’une galaxie froide, et en retire une certaine puissance polaire et dévitalisée, une manière de traînasser ou de tourner en rond, qui ne sont pas seulement imputables au mood du Nouveau-Mexique. Que vous n’ayez pas pris la mesure de l’adieu glacé du Psycho-Batave me confond de rage et de honte, Randall Webb. Pour ma part, je m’attellerai à quelques oeuvrettes de circonstance, où il sera question de cave, et j’entends prouver par les actes ce que mon discours suggérait plus haut : la possibilité de déplacer le Psycho-Batave dans d’autres formes d’expression, et de le représenter dans sa force initiale, celle de 1966. Et vous, allez-vous relever la tête ?

           

 

                                    

 

 

 

 

Daytona Beach, Floride

Le 14 juillet 1970

 

Monsieur Marty,

J’ai retrouvé dans un classeur votre lettre datée du 9 février 1969. Les précédentes que vous mentionnez ont dû être égarée. Ou je ne me souviens pas. Peu importe.

Je dois vous avouer que je suis las de pleurer la fin du printemps Psycho-Batave, et que l’émiettement de cette théorie, qui me paraît aujourd’hui empreinte de vague poésie adolescente jusque dans le flou même qui la caractérise, ne m’empêche plus de dormir. Surtout ne perdez pas de vue que je ne suis ni l’inventeur, ni le prophète du Psycho-Batave. Ne faîtes pas de moi un martyr, je ne suis qu’un homme simple qui a aimé trop ardemment.

            Bobby Fuller, dont vous parliez avec éloquence dans votre première lettre, a été victime de cette martyrisation, c’est certainement ce déplacement de l’homme, de son quotidien magique à un Valhalla irrespirable, qui a précipité la fermeture des paupières Psycho-Bataves. Il m’est arrivé parfois de vouloir interpréter les paroles de Bobby Fuller, celles de « Let her dance » en particulier, de mettre en parallèle la jalousie faussement magnanime qui y est affichée et la mort brutale du chanteur. J’ai également eu la tentation d’habiller cette chanson de couleurs qu’elle ne pût supporter plus de quelques secondes. Alors, je me suis tourné vers d’autres chansons de Bobby Fuller, j’ai admiré l’acrobatique composition de « Never to be forgotten », les savants décrochages rythmiques de « Don’t ever let me know », et je suis toujours revenu à la blancheur de « Let her dance », cette bourrasque dans laquelle il n’est plus question de style mais de courir, morceau d’évidence à la neutralité surhumaine.

Alors vous pensez bien qu’échanger ne serait-ce que ce souvenir contre des miettes d’art, ce serait trahir.

Bien à vous.

 

           Randall Webb

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