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2 août 2006 3 02 /08 /août /2006 18:59

Notes de Randall Webb, datées du 15 juillet 1968.

 

« The Spiders.

            Demetrius m’a prêté leurs quatre premiers albums. Nous étions chez lui, j’avais les pieds sous la couverture que son arrière-grand-mère avait cousu 63 ans auparavant. Je venais de lui demander ce qu’il ferait s’il devenait sourd du jour au lendemain. Il me répondit qu’il regarderait en boucle les films muets de Frank Borzage. Puis je ne me souviens plus comment The Spiders sont entrés dans la conversation, alors que des dos de livres flambaient dans l’ombre.

            Demetrius m’a assuré que le rock japonais présentait plus d’une similitude avec l’italien. Même accointance avec la variété, même tendance au sentimentalisme, y compris et surtout pour contrebalancer les moments les plus sauvages. Un moment de bienséance rituel après le coup de sang.

            Mais les Japonais usent d’une manière différente, beaucoup plus précaire. Les italiens, plus sûrs d’eux, hâbleurs, incontestablement hommes dès l’âge que les autres vivent tendre, jouent du rhythm & blues viril, certes mû par certaines inflexions de gondolier vénitien (à l’image du « L’ho vista stasera » de Luis Cataldo), par un lyrisme emprunté fortement régional, mais finalement homogène. L’hétérogénéité caractérise au plus haut point les productions japonaises, à tel point qu’on est tenté de dire qu’elles sont menacés par deux contraires : l’ordre et le désordre. Au travail sonore d’un professionnalisme d’une méticulosité exacerbée, parfois étouffante, presque comique, répondent une sauvagerie souvent à peine contrôlée et une tendance au bric-à-brac cyclothymique, un goût pour les aspérités qui nous font brutalement passer d’un couplet sanguinaire à un refrain en sucre.

                                     

 

L’Italo-américanisme fondamental des japonais est un Italo-américanisme d’enfant, qui est davantage basé sur l’imitation, le mimétisme, qu’en prise directe avec des émotions et des préoccupations d’homme. Sur les albums de The Tempters ou The Carnabeats, on s’ingénie à jouer de la guitare plus vite que ceux qui nous ont poussé à empoigner l’instrument, on s’amuse à tourner tous les boutons et essayer toutes les pédales d’effet. Cette gourmandise d’enfant en rappelle une autre, plus pathologique et inquiétante, celle de Joe Meek. En partant d’un matériau similaire, à savoir des chansons souvent tout juste honnêtes, plutôt anonymes, on arrive pourtant à un résultat très différent du bricolage Meekien chez les groupes japonais, car ceux-ci sont richement produits, et comme gouvernés par des instances rigoureuses et peu portées sur les écarts et les fugues. Ainsi on laisse les enfants jouer librement dans un parc, mais les frontières de celui-ci sont inflexibles.

Je reviens à The Spiders. Force est de constater que ceux-ci sont passés maîtres de la sécheresse tendue, et qu’ils possèdent un sens du détail, toujours au service du groove, digne de The Easybeats ou The Guess Who. Maintenant que je réécoute ces albums chez moi, tard dans la nuit, je suis frappé par ce morceau si étrange, intitulé « Yves ». Fourre-tout ahurissant, qu’on n’oserait pas qualifier de psychédélique tant on est loin ici des drogues et de la barbe. On y trouve pêle-mêle une basse byrdsienne, des lamentations glaciales de bateau-dragon, une belle guitare désespérément martelée, un orgue du fantôme de supermarché. Tous ces éléments hétérogènes habillent une chanson sucre d’orge, telle que n’auraient même pas osé enregistrer les Californiens de The Association, précise et rêveuse à la fois, idéale pour ceux comme moi qui aiment ne pas tout comprendre. Et pourtant « Yves » continuera de nous hanter longtemps après la défaite du soleil. »

The Spiders - Ban ban

The Spiders - Yves

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