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9 août 2006 3 09 /08 /août /2006 18:55

            Les flancs de l’Elbourz étaient d’une taille majestueuse, mais le soleil les ayant soumis à son incessant flamboiement, ils offraient l’aspect désolé et vulnérable d’une grande étendue rocheuse, friable sur toute sa surface, déjà affaiblie par les grottes proliférantes en son cœur. La forteresse que je devais atteindre avait été bâtie dans un défilé près du Mont Damâvand, et éloignée de tout point d’eau, subissant les rigueurs du climat perse, obligeait son visiteur à prévoir un gros ravitaillement à la citerne de la vallée, ainsi que l’achat d’une paire de mulets robustes et hardis. C’est en préparant ce voyage, qui mettrait un terme à tous les précédents et peut-être leur prêterait un sens que je n’envisageais toujours pas, que je fis la plus étonnante rencontre qu’homme puisse faire si tant est qu’il a percé l’identité de la frauduleuse Arménie.

            Tandis que je procédais à mes divers approvisionnements, un être poli, parlant bas et vêtu selon les critères de l’endroit, me pria de décliner mon nom et mes qualités, ajoutant presque aussitôt qu’il n’était nullement brigadier ou sicaire,  mais simplement curieux de celui que je pouvais être. L’homme exécutait plusieurs figures et il ne me parut pas que celles-là fussent en vérité nécessaires à la clarté de son discours. Bientôt fasciné par la succession illogique de ses gestes, qui me semblaient narrer un épisode guerrier à la manière de fresques égyptiennes ou de peintures bantoues, je promis à mon interlocuteur et mon identité et l’explication de ma présence. Je joignis à ma promesse une main tendue en travers de ma poitrine et mon index pointant vers elle, à quoi l’homme répondit en levant ses deux pouces et en avançant sa mâchoire. La surprenante lisibilité de ce dernier mouvement me convainquit que j’avais affaire à un compatriote du Sud. « Monsieur, je nous conjure de ne point prolonger ces pantomimes, premier car je dois avant la tombée du jour gagner un certain point dans la montagne, et second car tout me persuade à présent que chaque rencontre que je fais est un degré supplémentaire dans la compréhension de mon destin, et rien ne me taraude davantage que de le déchiffrer enfin.

            -Monsieur, le miracle répété de rencontres grosses d’instructions ne justifie pas que vous adoptiez ce sabir d’occultiste celtisant. Je vous pardonne cependant cette inclination qui fut longtemps la mienne, et vous demande d’accepter cette main que je tends, point trop honteuse ni rougissante d’avoir créé le très valable Fantasy World.

                                               

            -Vous êtes James Knight, de James Knight & The Butlers. Je ne puis prétendre que je m’attendais à vous voir ici, mais, sous certain aspect, cela n’a rien de surprenant. Quand je voulus que Fagen m’expliquât le choix de l’Arménie pour cette grande expérience de travestissement Psycho-Batave dont je fus le témoin perplexe, je ne reçus que courses et prestidigitations au lieu de la réponse toute simple qui m’était promise. Est-ce que vous, James Knight, botterez en touche d’une façon similaire ?

            -Oui. Il ne m’appartient pas de décrire et d’ordonner les circonvolutions du Psycho-Batave. En revanche, contrairement à Fagen, je ne connais pas de tour de magie.

            -Que savez-vous ?

            -Je peux vous introduire à une doctrine du non-caractéristique et pas mémorable pour autant, qui forme la seule conquête de l’esprit Bulgare.

            -Mais volontiers : ensuite nous écouterons Tim Granada, au Mozambique, à propos de l’esprit Uruguayen ; Wild Bill Kennedy, en Finlande, à propos de l’esprit  Kirghiz ; votre ami Clarence Reid, en Mongolie, à propos de l’esprit Monténégrin, ensuite…

            -Si cela se présentait, j’honorerais la mémoire de votre ami Randall Webb, qui, lui, savait les phénomènes de dissémination et d’exogenèse, et ne les méprisait pas. De plus, le sarcasme sied mal à celui qui acheva la théorie de l’Orgue du Fantôme, théorie qui, je le rappelle à son auteur négligent, légitime à des fins esthétiques la connaissance superficielle et même mensongère des cultures mondiales.

            -Je la limitais à l’Empire colonial britannique.

            -Moi, James Knight, suis justement l’un des plus subtils produits de l’Empire. Mon unique enregistrement 33 tours bénéficiait-il trop de la perfection de cette instrumentation féline, gloire de la scène Floridienne, pour que vous ne goûtiez les vertus et philtres plus proprement incantatoires et terrifiques de ma musique ?

            -Je n’avais pas entendu parler de vous à l’époque.

            -Oui. En vérité, le ronflement si obsédant de mon orgue pouvait avoir quelque efficacité quand je le croisais avec mon opulente guitare psychédélique, mais il me manquait le sens du décorum, que Dr John avait pour nous tous, au point de lui sacrifier toute la substance de ses disques. Bien lui en a pris, d’avoir absolutisé l’Orgue du Fantôme.

            -Ne regrettez pas de lui être inférieur sur ce plan. Lui vous envie très certainement l’impact et la décision, qui ont fui plusieurs de ses productions des années 1968/1971 et avec lesquels il ne renoua que vers 1973 au prix d’un complet abandon de l’esthétique de l’Orgue du Fantôme. Il me semble que chez vous, l’un n’a jamais exclu l’autre, et vous avez peu ou prou réalisé le projet de Dr John, un album cumulant les qualités respectives de Gris-Gris et de In The Right Place.

            -Comme vous le remarquiez plus tôt, l’éventuelle grâce de ma musique n’a provoqué aucune réaction. C’est donc que j’ai échoué à devenir un Petit-Maître.

            -Pardon ?

            -Dr John fut un excellent Petit-Maître. Comprenez qu’il existe quatre dénominations, ne visant seulement que la puissance de rayonnement d’une personnalité créatrice, et la nature et les modalités de son influence. Le Maître renvoie au génie, responsable de son langage et inaliénable dans chacune de ses expressions. Immédiatement identifiable, exerçant une influence gigantesque et pourtant impossible à contrefaire. Brian Wilson est un Maître. Le Maestro, ensuite, ne doit pas vous égarer. Si nous passons à l’italien, c’est parce qu’en lui réside une certaine propension au mécanique, à la reproduction mécanique, éblouissante mais industrielle, d’une formule, souvent héritée d’un Maître. Le Maestro, à la différence du Maître, ne se drape jamais dans une solitude plénipotentiaire. Parce qu’il dirige des troupes. Ainsi Curt Boettcher, ou bien Smokey Robinson. Le Petit-Maître n’a pas l’invention massive mais le raffinement de la manière. Il engendre périodiquement des cercles d’amateurs, bons au culte et au secret, à la publicité du secret davantage qu’au secret lui-même d’ailleurs. Un Petit-Maître ne compte pour rien aux yeux des auditeurs distraits, mais la revendication de sa race lui attire des fascinations durables. Dr John, certes, mais aussi Arthur Lee. Enfin, et c’est la catégorie qui me contient : le Bulgare. Pour bien vous faire entendre ce qu’est un Bulgare, vous devez m’accompagner en un lieu, qui nous appartient à moi et à mon épouse, et que j’ai passé plus de vingt années à mettre au point.

            -Quel est ce lieu ?

            -Le Café Bulgare.

            James Knight & The Butlers - Fantasy world

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