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5 septembre 2006 2 05 /09 /septembre /2006 10:57

-Le Café Bulgare, est-ce un lieu dédié aux alcools bulgares, ou bien simplement bâti avec des matériaux bulgares ? Selon, sans doute, des normes typiquement bulgares ?

-Un peu de tout cela, mais le principal est qu’il se compose d’une clientèle strictement bulgare, à mon humble exception. Observez plutôt.

 

            C’était un établissement rectangulaire, fait de gros moellons, et dont l’enseigne consistait en une peinture médiocre et fonctionnelle. Cette impression de monotonie désuète n’était pas rompue par la surface beige que mon œil balaya, une fois à l’intérieur des murs, découpée avec régularité par les tables, certaines éclairées par un chandelier, et leurs hôtes idoines, tellement figés que je les imaginais solidaires de la pièce de bois à laquelle ils s’accoudaient. Très peu de femmes, beaucoup d’hommes dégarnis, pas même moustachus, et quelques conversations autour, semble-t-il, de parties de dés. Une musique quasi imperceptible, où l’on devinait juste des sonorités orientales mêlées à de retentissants accords de synthétiseur, une odeur de ragoût et de toile ainsi que quelques cartes, représentant l’Iran, étaient les quelques éléments, qui ne permettaient absolument pas l’immersion du visiteur dans un mood bulgare. J’en référai à James Knight qui ne montra nul étonnement : « Vous commencez de comprendre ce qu’il faut entendre par « bulgare », mon ami. Mais observez davantage, et je complèterai ma réponse. » Alors j’inspectai du regard et de l’ouïe chaque recoin du Café Bulgare, cependant que je ne pouvais me forcer à trouver quoi que ce soit de notable dans un endroit que j’étais résolu à ne point juger  remarquable, quand soudain, on renversa un verre. Le client coupable pleura avec discrétion la perte de son breuvage et je me fis la réflexion qu’il devait s’agir là d’un lamentable ivrogne pour ainsi verser des larmes sur un alcool répandu. Or, en examinant la flaque, et les débris, je compris que l’homme n’avait brisé qu’une bien innocente tasse de café. Ma stupeur augmenta lorsque je constatai que deux, bientôt trois camarades vinrent le consoler, l’un d’eux osant même étreindre le malheureux. Je dirigeai maintenant mon attention vers le reste de l’assistance afin de constater les effets du drame, et ceux-là, à en juger par l’effarement qui se peignait sur les visages, ne furent pas moindres. Peu après, je vis deux hommes engagés dans une discussion qui, si je n’en saisissais un traître mot, me frappa néanmoins par le ton grave et solennel sur lequel elle était prononcée. A plusieurs reprises, les interlocuteurs tournèrent leur poignet gauche dans la main droite, hochant tristement la tête, les yeux clos. Je cédais malgré moi à la réputation lugubre des peuplades slaves, et je craignais encore davantage qu’une liesse atroce et bruyante ne se produise, avec de l’ivresse, des coups de feu et un miracle. Non, je ne souhaitais pas qu’une fureur absurde rachète le désespoir de ce tableau, ce mélange de misère, de folie et de fanfare m’était tout à fait odieux, comme toute forme de poésie sans contrôle, qui reposerait sur l’amas et la confusion délibérée, la très prévisible conversion des valeurs qui traiterait en Paradis l’Enfer authentique, qui, encore une fois, accréditerait le mythe de la pauvreté et de l’ordure, foyers de créations drues et indomptables, la supériorité éthique, inavouée, des dépossédés, qui tournent les possessions en dérision, et les sentiments en absolus, toute cette mise en accusation naïve de la conscience bourgeoise par elle-même, oui, le cirque des instincts et des sensations est un avatar de l’art bourgeois malade et honteux, et Boulter Lewis ne trempe pas dans ce genre de négativité masquée. Mais nul coup de feu, pas de femme enlevée, de polkas agressives, ni de flots d’alcool. Aucun miracle. James Knight me réconforta : « Les Bulgares résistent du mieux qu’ils peuvent. Vous pouvez les aimer, comme je les aime. » « Cet incident avec la tasse de café… » « Que vous inspire-t-il ? » « Je l’ai trouvé curieux, tout juste curieux. » « Entre 1955 et 1975, la Bulgarie a été sevrée de café. Les habitants n’en consommaient pas plus qu’ailleurs, mais les dirigeants avaient été victimes d’une tentative d’empoisonnement à la fin d’un dîner officiel. Le traumatisme fut durable, et la production, la vente et la consommation de café furent interdites. En 1973, un jeune étudiant en droit de l’Université de Sofia s’était procuré un sac de café et il déambula tout un après-midi sous les fenêtres du palais présidentiel en levant ostensiblement son stock de grains noirs. On le fusilla. Il s’appelait Dmitri Rloutrvov. Son exécution émut la nation entière et ce fut le point de départ d’un assouplissement progressif de la loi anti-café, qui aboutit au décret de 1975, légitimant et autorisant à nouveau la circulation du fameux excitant. Tous les Bulgares se souviennent de Dmitri Rloutrvov, et sitôt qu’une tasse de café se brise, son fantôme surgit dans les mémoires et tourmente le maladroit, le distrait, le négligent, celui à qui le courage de l’immolation ne serait jamais venu. » « Hmm… Et ce geste du poignet ? » « 85 % de la population bulgare a déjà été écrouée, pour des raisons diverses : meurtre, agression, vol, diffamation, ivresse, indécence, les motifs habituels. Ce qui compte, c’est que beaucoup d’habitants paraissent épris, possédés du désir de leur propre incarcération. Ce désir reste raisonnable, puisque la plupart des prisonniers ne le sont que pour quelques jours. Ce geste du poignet est le souvenir corporel des menottes, très étroites en Bulgarie, et qui laissent par conséquent des démangeaisons. Oh ! Approche que je te présente le discipliné Boulter Lewis ! » Une femme âgée, moulée dans une magnifique robe de serge noire, scintillant de camées, fit son apparition aux côtés de James Knight. Elle avait le visage ovale, et un chignon répétait idéalement cette belle géométrie. Ses yeux gris s’accordaient au rigorisme induit de son chignon, mais ils suggéraient aussi une mansuétude propre aux très vieilles femmes, longtemps indépendantes. « Voici Olga Knight, mon épouse. C’est elle qui vous livrera la clef de l’âme bulgare. Prêtez une attention non mesurée à son récit, Lewis. »

                                       

            « Je suis née Olga Joubetrjov en 1922, dans la grande et célèbre Varna, au bord de la Mer Noire. Mon père fabriquait des articles de bain et de plage, et son commerce, en même temps qu’il lui nous permettait de vivre dans une aise relative, attirait une clientèle fortunée et par là, constituait un réseau de relations tout à fait enviable. Un comte nous fit entrer, mon frère Lzlalor et moi, dans un établissement de bains, et dès l’âge de quinze ans, je fus faite femme de chambre. On m’enseignait par ailleurs des rudiments d’hydrothérapie, afin que je prête mon concours aux soins dispensés par l’établissement. Mon frère portait les bagages et s’occupait des réservations. Sa situation honorable ne l’empêchait pas de pester contre nos clients, dont il maudissait la morgue et surtout la richesse. Mon frère était rongé par l’envie, l’insatisfaction qui faisait sa substance constitua l’origine des événements qui jalonnèrent mon existence. Ainsi, nous apprîmes qu’un de nos cousins, Tarrik, s’était installé en Amérique et qu’il avait atteint la prospérité en ouvrant un restaurant de spécialités bulgares. On disait que ses bénéfices étaient tels qu’il avait fait construire dans le patio de son imposante demeure une fontaine de marbre. Tarrik, fier de sa réussite, ou désireux de nous éblouir, nous donnait souvent de ses nouvelles et n’était jamais avare de descriptions des lieux somptueux qu’il fréquentait. Son adresse figurait au dos des enveloppes et le fait qu’il ne la cachât point prouvait à la fois qu’il habitait un seul et même endroit et qu’il n’espérait nullement qu’on lui rendrait visite. Lzlalor se montrait distant, mélancolique, et parce que je savais que sa pudeur le garderait de me soumettre à pareille tentation, c’est moi qui enfin lui proposai de quitter Varna et de gagner les fontaines de marbre d’Amérique. Nous étions alors en décembre 1938. Je posai comme condition que notre père fût informé de notre départ. Evidemment, Lzlalor vit là un nouveau sujet de plainte, mais je me fis fort de convaincre notre père qui, abhorrant toute théâtralité, et confiant dans les ressources de l’esprit bulgare, nous accorda sa permission et bénit notre voyage. Nous débarquâmes en Amérique et grâce aux chemins de fer et à la bourse généreuse que nous avions réunie, nous voyageâmes sans encombre vers Providence, dans le Rhode Island, où Tarrik prospérait. La verte tranquillité de l’Etat du Rhode Island mettait un baume à l’angoisse de Lzlalor et je pensai alors que commencerait pour lui une période de félicité. Nous fumes surpris de ne trouver à l’adresse indiquée, non pas un restaurant bulgare, mais un restaurant grec. Sans doute, Tarrik avait-il déplacé son restaurant dans une plus grande ville, Boston ou même Philadelphie, et ce nouvel emplacement ayant été décidé pendant notre traversée, Tarrik n’eut aucun moyen de nous en communiquer l’adresse. Fourbus, nous prîmes cependant le temps de nous reposer dans le restaurant grec, et j’ignore si la joie ou la stupéfaction s’empara de nous alors, mais celui qui nous servit n’était autre que notre cher cousin, le méritant Tarrik. Lzlalor, prompt à la bile, lui fit reproche de son mensonge, et s’emporta jusqu’à déclarer qu’il valait bien mieux réchauffer les articulations d’une comtesse monténégrine que préparer la cuisine de ces infâmes Grecs. Tarrik protesta que ce restaurant était le sien, et que son succès, certes outré dans ses lettres, était cependant bien réel. Que, si nous le souhaitions, il pouvait même dégager un salaire pour nous deux, à condition de ne pas ménager notre zèle et notre passion pour la force de l’Amérique, spécialement celle du Rhode Island. Tarrik disait la vérité, et je le questionnai : « Pourquoi la Grèce ? Les spécialités bulgares présentent autant d’attraits que les spécialités grecques… » « Olga, ma bonne et douce Olga, que vaut un Bulgare en Amérique ? Si nous songeons à nos frères de l’Est, nous comprenons qu’un Roumain fascine, qu’un Serbe effraie, qu’un Tchèque enchante, qu’un Hongrois séduit, qu’un Slovène rassure, qu’un Georgien impressionne, qu’un Ukrainien impose le respect, mais un Bulgare ? En Amérique, Olga, la nation bulgare ne suscite non seulement aucun imaginaire mais même ceux qui voudraient étendre leur rêve sur des contrées peu foulées, pour en faire en quelque sorte leur royaume intime, même ceux-là ne se soucient guère de la Bulgarie. Tu l’apprendras très vite. Alors voici : un restaurant grec. » Lzlalor, je le compris à son regard, se grisa momentanément à la pensée du suicide, mais rattrapé par son naturel bulgare, il fut écoeuré par les désagréments physiques et moraux de cette solution : « C’est d’accord, Tarrik. Nous acceptons. »

                                             

            Dix ans s’étaient écoulés. Le restaurant grec jouissait d’une popularité suffisante pour nous assurer à tous une vie simple et heureuse. Tarrik n’entendait rien à la cuisine grecque, mais son inventivité palliait ce défaut. Je m’acquittais de mes tâches qui n’étaient pas trop épuisantes. Et Lzlalor dissimulait de moins en moins son amertume. Lorsqu’il eut rassemblé assez d’économies, mon frère nous fit ses adieux, et loin de le réprimander, Tarrik démontra toute sa bienveillance en lui offrant de continuer à habiter sous notre toit commun. Quoique Lzlalor avait d’abord envisagé un départ géographique, il s’accommoda de rester avec nous, et son adieu se limita au secteur de la restauration. Nous partagions en effet un vaste appartement qui ne nuisait pas à nos libertés respectives. Alors Lzlalor entreprit de devenir cinéaste, et pendant deux décennies, il parvint à ne point s’endetter. Les films qu’il réalisa étaient projetés dans un circuit confidentiel, celui des Slaves du Rhode Island, car les fonds étaient prêtés par l’Eglise, l’école, et une poignée de mécènes russophones. Ils exaltaient bien souvent cette fameuse âme slave, dont nous, Bulgares, nous sentions privés, dans de petits divertissements familiaux où l’on voyait un Tadjik illettré devenir star du base-ball, un Hongrois devenir maire républicain, un Estonien devenir un play-boy maître-nageur, jamais un Bulgare. Ces films peuvent être ignorés des Histoires du cinéma, ils ont bouleversé deux générations de spectateurs slaves du Rhode Island.  Je dois à la réussite d’estime de Lzlalor mon premier contact avec l’industrie du film, en 1954, et mon frère ne me garda pas rancune d’avoir, avant lui, frayé le marché WASP de l’Amérique. Un chorégraphe Russe repérait pour une mise en scène de Richard Thorpe quelques danseuses, et bien que je me tinsse à l’extérieur du plateau, il m’aborda. En compagnie de véritables comédiennes, je fis donc le voyage jusqu’au Connecticut pour participer aux auditions des Aventures De Quentin Durward. Je n’étais certes pas une danseuse professionnelle, et cependant j’avais assez de fougue et de sensualité pour en remontrer à mes arrogantes partenaires. De plus, à l’aide d’un bon maquillage, je pouvais ressembler à une Gitane, puisque c’est le rôle d’une Gitane qui devait être confié. J’échouai face à ma dernière concurrente, une Roumaine. A cette époque, les Roumaines monopolisaient les interprétations de Gitane et dans les films de cape et d’épée, et dans les adaptations de Walter Scott, et dans les contes orientaux, mais ma concurrente était près d’être défaite, car le chorégraphe marquait à mon endroit une inclination quasi mystique. Il se reprit au moment de juger : « Mlle Olga, vous êtes une actrice née, et toutefois, il y a quelque chose chez vous que je ne m’explique pas : vous semblez particulière, différente, et cette impression s’évapore, elle refait surface et l’on se trouve démuni, on ne sait pas à quoi raccrocher cet air impénétrable, vous piquez la curiosité mais… vous n’évoquez rien. D’où venez-vous ? » « Je suis Bulgare. » « Mon dieu. Bulgare ? C’est très étrange. Vous êtes donc Bulgare ? Voilà qui n’est pas courant. Je connais un peu la Bulgarie. Ca ne me dit rien qui vaille. Non pas que je déteste cette nation, mais enfin… Bon courage, Mlle Olga. » Lorsqu’à mon retour dans le Rhode Island, je contai ma déconvenue, Tarrik notre cousin sourit faiblement, et Lzlalor se rembrunit. Fou de colère et de tristesse, il saisit une assiette pour la briser, mais celle-ci lui glissa des mains et se brisa d’elle-même. « C’est une malédiction ! Nous sommes maudits, toute l’humanité exècre la Bulgarie, les enfants couvrent d’insultes les Bulgares, aucune deuxième base dans toute l’Amérique ne compte d’ancêtres bulgares ! » Ce jour-là, Lzlalor fit vœu de ne plus diriger de mise en scène tant qu’il n’aurait pas élaboré un imaginaire bulgare spécifique et un langage cinématographique typiquement bulgare, et il lui fallait à cette fin, non retourner sur la terre natale à présent férocement dénaturée, mais sonder au fond de son âme la forme exacte du mood bulgare. Cette introspection dura dix-sept ans. Un après-midi de juillet, en 1971, mon frère découvrit par hasard, d’abord attiré par son titre, qu’il jugeait inintelligible, la première œuvre d’un cinéaste encore inconnu. Le film modifia le cours et le sens de son existence, et entraîna Lzlalor dans une voie apaisante et fertile. Il précipita la réconciliation de mon frère avec la mise en scène de cinéma, lui procura pour la première fois ce qu’il cherchait obscurément depuis tant d’années : une fibre bulgare, et lui fit connaître son seul et inaliénable ami en la personne du jeune réalisateur américain. Le film s’intitulait Afternoon Of The Wine. Son réalisateur était Marvin Marty. »

 

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