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20 mai 2005 5 20 /05 /mai /2005 22:00

         Le 21 juin 1970, Dr John fut convoqué dans les studios Sansu par leur fameux propriétaire, Allen Toussaint. Les deux hommes, qui avaient bâti la fortune de la Louisiane des années 1960, n’avaient pourtant que rarement travaillé ensemble. Quelques années plus tard, la négligence allait être rattrapée grâce à l’enregistrement des célèbres « In The Right Place » et « Desitively Bonaroo ». Mais ce que le grand public ignore, c’est que l’origine de cette collaboration doit être située ce 21 juin 1970, date à laquelle Allen Toussaint sollicita Dr John pour la mise en œuvre d’un projet musical obscur et séduisant dans lequel lui, le très grand producteur, pour des raisons qu’on ne peut que spéculer, refusait de s’engager personnellement. Dr John, établi en Californie, consacrait ses efforts à l’écriture de ses propres disques après avoir, des années durant, arrangé et orchestré les disques des autres. Ainsi l’offre d’Allen Toussaint pouvait d’un premier abord apparaître disgracieuse en ce sens qu’elle niait implicitement la valeur émancipatrice des disques enregistrés par Dr John depuis « The Night Tripper ». D’un autre côté, il était non seulement stupéfiant qu’Allen Toussaint déclinât une proposition qui lui était adressée mais surtout flatteur pour Dr John qu’Allen Toussaint lui remît en toute confiance un projet qu’il ne se sentait pas la force de faire aboutir.

            L’après-midi du 21 juin 1970, les deux génies s’envolèrent pour Charlotte dans l’Etat de Georgie. Il est vraisemblable que l’objet de la visite fût demeuré secret pour Dr John, soit qu’Allen Toussaint opposât un silence sans espoir à la curiosité de Dr John, soit que ce dernier, épris de mystère, ne désirât pas savoir où sa bonne étoile le menait. Confiant dans la révélation, dans toutes les révélations, Dr John, précédé de la silhouette princière d’Allen Toussaint, qui paraissait toujours arpenter un territoire qui lui était à la fois familier et perdu depuis longtemps, Dr John, son corps ensommeillé, marcha en quête d’une récompense qu’il n’osait imaginer dans les rues amicales de Charlotte, Georgie. Il marcha tant et tant qu’il eut le loisir de composer mentalement trois chansons dont « Such A Night » et de réciter pour lui-même les vertus de son ami Allen Toussaint, parmi lesquelles l’immédiate adhésion à l’esprit de la Nature, et à force de marcher, le but de son voyage se matérialisa. C’était une maison sévère, de peu d’attrait, privée des ornements habituels, qui décourageait sans doute ses rares visiteurs et peut-être même ses occupants aussi. Il fallait adopter une vue particulière pour s’éprendre du charme de cette maison, il fallait être le genre de personne que n’étaient ni Dr John, ni Allen Toussaint : un Romain de la République, un Caton l’Ancien, un esprit assez vigoureux pour ne se repaître que de l’austérité de la vertu et y goûter des délices qu’eux seuls savent goûter. Si l’occupant de cette maison n’était ni fou ni malheureux, il devait être un incomparable professeur de vie. Allen Toussaint frappa le heurtoir en bronze et une petite femme desséchée les fit entrer dans le vestibule. Celui-ci était couvert de médailles, de pièces de monnaie, de cartes et d’épées rangées dans leurs fourreaux. Ainsi la dégénérescence psychédélique n’avait pas pénétré ces murs, puisque tout y relevait de la forme ancienne du Psycho-batave, à l’époque où non pas The Jay-Jays mais Charles Robert Maturin incarnait le Psycho-batave. La petite femme s’engouffra dans une pièce pour en ressortir presque aussitôt ; elle invita Allen Toussaint et Dr John à passer dans la salle de bal où les attendait le maître des lieux. Lorsqu’il entra dans la pièce, tendue de rideaux sombres, jonchée de meubles aux ors dépolis  et qui dégageait par instants une odeur de camphre et de tabac turc, Dr John parvint avec difficulté à distinguer dans le coin inférieur celui qui devait être leur hôte et dont le corps se tassait au creux d’un fauteuil éventré. Seule émergeait de cette masse la reliure rouge d’un ouvrage que l’homme lisait. Il s’agissait des Bucoliques, une œuvre que connaissaient et admiraient et Allen Toussaint et Dr John. L’homme enfin déploya une silhouette longiligne, puis d’un mouvement très ralenti, ôta ses lunettes et darda sur ses visiteurs un regard qu’ils n’avaient jamais oublié depuis qu’ils l’avaient croisé pour la première fois au milieu des années 1950. Il n’eut guère besoin de se présenter : le jeune Dr John se souvenait bien de son idole Darby Jones, l’interprète sacré de Carrefour dans le magnifique I Walked With A Zombie. Darby Jones avait beaucoup vieilli quoique son pouvoir n’eût pas faibli. Toujours son apparition suscitait l’angoisse d’errer dans les limbes, de ne pas appartenir à un monde tangible, d’habiter une zone mal définie, intermédiaire et d’y être contrôlé par d’étranges forces qui nient votre libre-arbitre, mais qui en compensation vous laissent appréhender l’excédent sensoriel de chaque monde. Cette angoisse, liée à la personne de Carrefour, Dr John en pourchassait la forme dans chacun de ses disques. « M. John, notre ami Allen nous a réunis opportunément pour discuter un projet qui m’est très cher et que vous m’aiderez à réaliser si vous êtes l’homme auquel je songe et dans ce cas, sachez qu’il n’est que très peu de gentlemen à qui l’on témoignerait tant de respect et de révérence comme votre renommée et votre bonne figure m’en ont inspirés depuis déjà plusieurs années. » Ce furent là les paroles exactes prononcées par Darby Jones. Elles suffirent à convaincre Dr John d’enregistrer le disque le plus occulte de l’année 1970, par ailleurs année de réaction anti-Psycho-batave et donc année d’abjection et de mort musicales.

 

 

Darby Jones signant des autographes

 

Le 15 juillet 1970, à New-Orleans, sous les auspices distraits d’Allen Toussaint, Dr John entama une série de sessions nocturnes avec Darby Jones. Un observateur rapporte qu’Allen Toussaint passait la plupart de son temps à étudier un article paru dans une revue régionale sur les échecs ; au sommaire figurait le match qui avait opposé Alekhine et Capablanca en 1927 pour le titre de champion du monde ; Allen Toussaint avait disposé sur la console de mixage un échiquier et reproduisait chaque coup en laissant filer de longs intervalles. Son agacement pointait toutes les fois où il devait manier les pièces d’Alekhine. De son côté, Dr John réglait les parties instrumentales, dirigeait les musiciens et parlait à voix basse avec Darby Jones, qui, avant de chanter (puisqu’il était chanteur), aimait à s’entretenir sur le mood requis par telle chanson. Le dynamisme de Dr John ne portait nul ombrage à Allen Toussaint dont le rôle était à la fois terminé et toujours latent : les semaines qui précédèrent l’enregistrement, Allen Toussaint avait composé quatre nouveaux titres et choisi les cinq covers de l’album Darby Jones The Love Zombie. Il avait ensuite patiemment élaboré les arrangements et rassemblé les musiciens ; il abandonnait le reste, c’est-à-dire l’enregistrement en lui-même, le plus décisif, à Dr John. Et si son oreille alerte avait décelé le moindre contre-sens dans l’interprétation qu’allait donner Dr John de ses compositions, Allen Toussaint aurait interrompu sa lecture, et perdu l’idée du match Alekhine/Capablanca. Cela n’arriva pas, tant Dr John fit preuve d’un génie égal dans sa partie à ce que fut le génie d’Allen Toussaint dans la sienne propre. L’album Darby Jones The Love Zombie consistait donc en neuf chansons, cinq reprises et quatre originales. Le chant ténébreux et rauque de Darby Jones serait l’unique dénominateur commun aux neuf chansons, chacune relevant d’un registre différent puisque Darby Jones désirait prouver sa maîtrise dans les domaines les plus variés et repoussait hardiment l’idée, alors en vogue, du concept-album. Il rejetait également le pittoresque haïtien, estimant pour sa part que son expérience intime du mal le privait de tout recul, qu’il fût ironique ou poétique, tandis qu’Allen Toussaint, lui, rejoignant ainsi la volonté de Darby Jones de ne pas donner dans le fantastique colonial, ne songeait qu’à rendre universelle la vision du chanteur. Allen Toussaint prévint Dr John : « Pas d’Orgue du Fantôme. »

            Les deux premiers enregistrements furent « Crying In The Chapel » et « Moon River », deux standards Italo-américains, deux romances qui étaient les favorites de Darby Jones. Les images et les thèmes n’importaient pas tant que la suavité des mélodies, cette qualité étrange de mélancolie à laquelle s’attache l’interprète, peut-être parce que la tristesse nous accompagnant notre vie entière, il convient d’en faire une amie compatissante. Aussi la ballade ultime nous permet-elle de trouver le réconfort dans cela-même qui nous affaiblit, elle change un signe funeste en une maison chaleureuse. Les arrangements des deux chansons ne surprenaient guère : pour « Crying In The Chapel », la voix de Darby Jones n’était soutenue que par un chœur de femmes, il arrivait ainsi qu’entre deux mesures, le silence s’installe et plus poignantes résonnaient de nouveau les voix ; « Moon River » poursuivait dans un semblable dépouillement, cette fois seule une guitare classique appuyait Darby Jones, parfois un orgue aux sonorités austères, dont la répartition était soigneusement déréglée, introduisait un air de fatalité qui faisait mentir la joliesse de l’accompagnement. « The Day Today » de Sean Bonniwell avait été choisi par Darby Jones lui-même, qui souhaitait néanmoins éviter de recourir au hautbois, dont l’utilisation aurait par trop trahi la paresse des arrangeurs. Pourtant c’était le hautbois, comme chacun le savait, qui conférait aux accords de « The Day Today » leur caractère spectral, et là encore, Darby Jones n’envisageait que de valider ce caractère spectral, pas de le modifier. Allen Toussaint combina alors une section de trompettes avec un clavecin, obtenant le caractère recherché tout en le nuançant : ce qui sonnait intimiste et nostalgique dans la version de The Music Machine prit ici le tour d’un échange entre l’homme et le Destin, le drame se mua en tragédie, le promeneur solitaire devint soudain Roi Lear. Les deux dernières covers étaient encore plus audacieuses, en ce qu’elles étaient tirées du répertoire adolescent féminin. Sur ce point, Allen Toussaint s’était laissé convaincre par la démonstration de Dr John : « il n’y a pas de drame spécifiquement adolescent sinon dans la réponse que l’on donne à l’événement dramatique, la nature du drame reste inchangée pour tout mortel, seulement l’adulte étouffe le drame par un attachement pathologique aux conventions morales et comportementales, et le vieil homme appelle sagesse son désir mortifère, mais l’adolescent connaît déjà la mesure de ce qu’affronteront ses aînés, sa réponse est de plus la seule à se montrer digne du drame, vivre à la hauteur des événements afin d’en absorber l’énergie implique que l’on préserve en soi la dignité de l’adolescence, qui n’a rien à voir avec l’enfance, en tous points haïssable, beaucoup de ceux qu’on appelle adolescents sont en vérité soit des enfants soit des adultes, des enfants abjects et des adultes immondes, il n’y a plus d’adolescents, les adolescents ont quitté la réalité, ils l’ont abandonnée aux enfants, qui sont des idiots, et aux adultes, qui sont des crapules ». « Where Did Our Love Go » représenta l’un des moments-phares de l’album Darby Jones The Love Zombie. La musique scandait chaque temps sans jamais céder à la virtuosité rythmique, de là un groove encore plus dense naissait de la basse, du célesta et des maracas, qui tombaient ensemble chaque fois, à intervalles réguliers ; puis, les violons venaient déranger l’uniformité quasi hypnotique de la mélodie, ils s’épanchaient de plus en plus jusqu’à effacer tous les autres instruments, y compris le chant orageux de Darby Jones qui avait évolué vers un majestueux fredonnement. Et tout se dissolvait dans une brume d’outre-monde. « Paradise », le chef-d’œuvre de The Shangri-la’s, était fondé au contraire sur l’accumulation des cordes et des cuivres, présents dès le début du titre et ne diminuant jamais. Le paradis en question ne suggérait pas la quiétude mais la libre expansion des désirs et des regrets, comme si l’homme accédant au séjour éternel y faisait face à une tornade composée de tous les sentiments qui avaient été les siens. Encore une fois la circonstance se sublimait en un événement mythologique, il était par conséquent naturel que « Paradise » formât la conclusion ébouriffante de Darby Jones The Love Zombie. Les quatre compositions originales d’Allen Toussaint présentaient un aspect plus dur, plus directement funky, nécessitant le jeu Psycho-batave, c’est-à-dire indépassable, de The Meters. Darby Jones en avait écrit les paroles, autobiographiques comme l’indiquaient les titres par eux-mêmes : « Upside Messenger », « This Gate Of Mine », « I Once Had A Puppet » et « She Masters My Will ». Il s’agissait de funk à impact maximal dans le cas de la première chanson et de funk un peu plus torve, tendant vers le McWellback, dans le cas des trois autres. Les duels orgue/guitare électrique comptaient parmi les plus incisifs jamais imaginés par The Meters ; sous une armature aussi solide, la voix de Darby Jones pouvait serpenter à loisir, elle créait à chaque fois le groove par des placements qui semblaient hasardeux. Quant à la batterie, rien n’aidait à en définir strictement la nature entre rugosité et souplesse. Comme Carl Jung en avait eu l’intuition, la libido, plutôt que sexuelle, était rythmique et comme Jean Pop 2 n’eut de cesse de l’expliquer, le rythme atteignait sa pleine forme en produisant la mélodie, qui n’est pas le complément du rythme mais sa révélation, cela Dr John l’avait toujours su.

 

            Darby Jones The Love Zombie, album titanesque, ne trouva hélas pas de distributeur national. Dans une Amérique rongée par les hippies et les cowboys fumant de la marijuana, personne ne voulait entendre parler de messager d’outre-monde, de contrôle de l’esprit, de sentiments impérissables et formant colonne, de voyages infernaux et paradisiaques. On raconte encore qu’une nuit, Dr John interpréta seul au piano une première version de « I’ve Been Hoodooed » et qu’elle fit pleurer Darby Jones, qui, n’osant plus lever les yeux, avoua : « Si seulement je pouvais me rappeler quand … ».

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