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15 septembre 2006 5 15 /09 /septembre /2006 18:54

Notes de Randall Webb, probablement écrites fin 1966 :

 

Nouvelle entrevue avec Demetrius. Il est habillé de pied en cap, comme sur le départ. « Je lis toujours les chaussures aux pieds et la fenêtre ouverte, en cas d’urgence » m’a-t-il dit un jour. J’ai apporté quelques disques, il me fait écouter les siens, les mêmes chansons très jeunes auxquels il m’a accoutumé, où il est question de retours terribles, de forêts et de princes veufs. C’est mon tour. J’avance mes trouvailles, au sommet desquelles trône le victorieux It’s time de The Guess Who, dont il n’a curieusement jamais entendu parler. Nous écoutons l’album, et face à mon enthousiasme, il ne présente qu’un sourire contrit. Puis quand arrive le robuste « Gonna search », il s’écrie : « Que voulez-vous que je fasse de ça ? Mon vieux, vous êtes prêt pour le rock dur ! ».

                                               

Je ne peux en vouloir à Demetrius pour ce jugement approximatif. C’est moi qui était dans l’erreur, vouloir confronter l’art hypertrophique de The Guess Who aux aspirations anémiques de mon ami du Wisconsin, lui qui, de son hiver aujourd’hui lointain, ne trouve son soleil que dans les failles. Peu après, dans l’immobilité de la maison maternelle, je songeais à ce face-à-face, et je passais alors la nuit à gigoter le problème dans tous les sens. C’est trempé de sueur, face au visage carré de Walter Huston imprimé sur le plafond concave que je me réveillais tout à fait, en proie à de résonnantes interrogations.

Pourquoi, si les groupes canadiens fouettent le sang, ne le glacent-ils jamais ? Loin d’être anesthésiants, leurs morceaux aspirent cependant à une certaine transparence, une absence de double-fond. Ils sont donnés tel quel avec un bon sens vigoureux. Rien à voir cependant avec l’art pour l’art du New York baroque, ce dernier étant abondamment référentiel, supportant alors les niveaux de lecture.

Chez The Guess Who, tout respire le bon fonctionnement d’une machine lancée à plein régime. Même dans les moments les plus sauvages, rien de trouble, aucune « face cachée » pour satisfaire les appétits obscènes des pédés progressifs. Le hurlement au début de « Gonna search » n’est pas folie ou désespoir mais mise en branle du moteur de cette formidable cylindrée, c’est très précisément le tigre dans le moteur.

La solide constitution de The Guess Who se retrouve chez la très large majorité de leurs compatriotes, l’autre groupe exemplaire étant The Great Scots, dont chacun des morceaux ressemble à une déclinaison haltérophile de leurs contemporains Anglais.

Même les groupes les plus verts ont des fondations solides : ainsi The Ugly Ducklings, qui malgré leur délicate disposition électro-acoustique font preuve de la rigueur de ceux qui ont grandi au centre du blizzard, ou A passing Fancy, dont le titre éponyme si proche du Psycho-batave lavette déçoit presque en ne dévoilant jamais la moindre fêlure.

                                   

Cette saine vigueur n’est pas seulement imputable à la production, puisque des pays similairement riches tels que l’Angleterre (plus torve ou efféminée) ou l’Australie (plus impatiente et brûlante) se distinguent de l’esprit Canadien, l’un par le muscle, l’autre par le sang.

Dans les moments les plus dissonants et agressifs, comme lors du « Been burnt » de Luke & The Apostles, la bataille reste littérale. Les groupes Canadiens pratiquent l’attaque frontale, celle, massive, de l’ours blanc. Leur force reste interne et centrifuge, ils n’attendent pas la victoire de l’extérieur et des éléments, contrairement au crocodile australien.

Après ces réflexions je ne peux comprendre le jugement de Demetrius. Il a insulté la santé : écouterait-il l’infâme lou reed ? Je ne poserai plus les pieds chez lui. »

 

Note de Jeanpop2 : Randall Webb a oublié de mentionner les moins caractéristiques The Painted Ship. Cependant rien n’indique qu’il connaissait le groupe à cette époque. Saluons encore notre visionnaire ami, qui allait voir sa théorie validée par l’éclosion de Crazy Horse quelques années plus tard.

 

            The Guess Who - Gonna search

          The Great Scots - The light hurts my eyes

          The Ugly Ducklings - That's just the thought I had in my mind

          A Passing Fancy - A passing fancy

          Luke & The Apostles - Been burnt

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