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1 juin 2005 3 01 /06 /juin /2005 22:00

          En avril 1971, à Concord, Massachussets, eurent lieu des mouvements de protestation contre la guerre du Vietnam dont personne, hormis ceux qui les vécurent, n’entendit parler. Elles ne présentaient à vrai dire qu’un intérêt fort limité, d’abord en raison de leur caractère tardif et rétrograde, ensuite parce que la foule éructante refusait tout acte de violence et de dégradation des biens. Les étudiants de 1971, non contents de porter des tuniques indiennes et des insignes de paix, braillaient en cœur des hymnes folk et psychédéliques, tels des pâtres aux cheveux sales. Ils arboraient tous un même sourire fétide qui semblait annoncer l’union de tous les peuples dans la joie des guitares sèches et des flûtes de pan, certains se tenaient la main comme s’ils se donnaient rendez-vous à la kermesse du sous-prolétariat rural ravagé par l’alcool et l’illettrisme, d’autres levaient les poings, et leur attitude dénotait l’amateur de jazz transcendantal fraîchement converti au rock hard allemand de mc5. Au devant de cette marée, je faisais mine d’incarner le représentant de l’ordre que les hippies voulaient voir en moi. Il m’eût été bien difficile d’expliquer que la police en 1971 restait le dernier bastion du Psycho-batave. Ma profonde affliction ne me permettait pas d’intervenir autrement que par la seule présentation de mon corps blindé, j’empoignais quelquefois un hippie par les cheveux et le traînais au coin d’une rue, je commençais à le battre sèchement mais le cœur n’y était plus. Alors je laissais s’échapper l’adolescent qui apprenait à ses camarades que j’étais un brutal fasciste, cependant que c’était le système qui m’avait fait ainsi, que mon éducation déficiente ne m’avait pas offert les moyens de le comprendre, que j’étais le produit inconscient d’une machine totalitaire broyant ma liberté, que, donc, il ne fallait pas m’en blâmer, et que le vrai Christ, celui des Evangiles, pas celui de Rome, prônait l’amour entre frères, que timothy leary et georges harrison avaient aussi insisté sur le fait que la transformation de l’âme serait opérée par l’amour, que l’on devait par conséquent m’aimer pour que je devienne un type excellent. Oui, ce jeune hippie, après que je l’eus corrigé, proposait de m’embrasser et de m’appeler son frère : 1971. Nos jeunes lecteurs peinent à s’imaginer l’effroi qui régnait en 1971. Je revenais parmi les rangs, aux côtés de mon ami Vieux loup John Ernest et soudain, je crus apercevoir un visage familier mais déplacé dans la circonstance. La foule faisait circuler de bouche en barbe un mégaphone, si bien que chaque sottise traversant l’esprit racorni du moindre pédé progressif pouvait être hurlée pour l’édification des masses. On s’empara du mégaphone : « Tas d’esclaves dévitalisés, tiers-mondistes sirupeux, artistes de rues maigres et affamés, aucun de vous, vous m’entendez, AUCUN DE VOUS n’est digne de jouer dans un film de Sam Peckinpah ! arthur penn ou bien andy warhol, voilà ce que vous méritez ! Ce que vous voulez vraiment, c’est parler du génocide indien en épluchant une pomme pendant qu’un Hongrois au crâne lisse vous chie sur la nuque, pas vrai ? Ah ! Ah ! Ah ! ». Randall Webb ! Comment ne pas reconnaître celui dont la force de synthèse et l’inventivité conceptuelle avaient permis la théorie du Psycho-batave tendre dès l’été 1966 ! Ses travaux avaient naturellement commencé très tôt à porter leurs fruits, mais, avant que je ne devienne moi-même un théoricien, d’un genre plus impressionniste, plus porté aux nuances, j’avais été associé par miracle à l’une des créations philosophiques de mon brillant ami. Si la virulence du propos me l’avait désigné comme étant sans conteste celui que j’admirais, je constatai que Randall Webb avait vestimentairement évolué du costume classique dit costume Larry & The Blue Notes au costume réglementaire dit costume Clifford Curry. Pour le reste, malgré une lassitude et une déception intense qui se lisaient sur ses traits, Randall Webb était demeuré tel qu’en lui-même dans l’éternité. Les hippies, aux mines contrites, entonnaient de vagues sermons, laissant leur imprécateur dans la frustration du combat escamoté ; la vue de Randall Webb suffit à me régénérer et glorieusement, je m’approchai du cercle formé autour de lui pour asséner quelques coups de bâton et enfin, répandre des fumigènes.

 

D'infâmes hippies mûrs pour la matraque de Boulter Lewis

 

« Grands Dieux ! Je savais que tu viendrais m’épauler, Boulter ! Montrons-leur, à ces militants de l’amour, ce qu’est la classe véritable du Psycho-batave ! » Ainsi Randall Webb ne se trouvait pas à Concord, Massachussets, pour simplement lutter contre le fléau des hippies, ou bien s’il luttait contre le fléau des hippies, son action devait prendre un tour plus mondial et plus systématique, et c’était dans cette idée que moi, Boulter Lewis, je constituais le but authentique de sa visite, moi qui devais me révéler d’un grand et précieux secours dans le dessein général de Randall Webb. Nous gagnâmes le fourgon, où John Ernest avait décidé de se réfugier en attendant la dispersion de la foule ; mon collègue Vieux loup jouait très opportunément la musique de James Brown, qui nous mit tous de joyeuse humeur, et ainsi nous roulâmes jusqu’au Helluva, qui était notre club de strip-tease favori, celui dans lequel rien ne nous était tarifié. En connaisseur, Randall Webb apprécia les spectacles qui lui étaient présentés, c’est-à-dire que pas une seule fois sa volupté insatiable ne déborda les cadres de l’émotion esthétique. Lorsque je suivais ma formation à l’école de police, j’avais emmené Randall Webb au Helluva, j’y avais conservé mes habitudes et à présent, doté d’un pouvoir répressif accru, je fréquentais le même lieu en compagnie du très vorace John Ernest, lui et moi étant toujours accueillis avec les égards les plus manifestes. Randall Webb, soit que sa mémoire le lui eût suggéré soit qu’il eût enquêté auprès des potentats locaux, avait parfaitement prévu que nous scellassions nos retrouvailles au Helluva : c’est pourquoi un ami nous avait précédés, qui allait jouer un rôle important dans la suite de nos affaires. C’était un petit homme brun et solidement charpenté, l’air acariâtre, qui, par défi plutôt que par négligence, était vêtu d’un jogging gris à capuche, cela et ses lunettes immenses l’apparentaient à ces tueurs à gages que la Mafia préfère employer pour des contrats sordides et immoraux, contrats qui excluent la participation d’un Italien mais qui conviennent à l’Américain qui n’a plus ni honneur ni bon sens. « Boulter, félicite-moi car tu es assis à la même table que le chevalier californien du Psycho-batave angoissé, celui que le redoutable perfectionnisme de son Etat n’a jamais empêché d’être le plus lyrique des interprètes et le plus baroque des compositeurs, celui qui seul comprit les réelles ressources de la folie et n’en fit jamais quelque chose de théâtral, dans l’enflure ou le dénuement hypocrite, celui qui seul usa de la structure et de la densité pour donner corps à ce qui chez d’autres s’évapore dans la prétention, celui qui reste l’inventeur de la musique maniaque, mon ami et maintenant le vôtre  : Sean Bonniwell »

 

           Sean Bonniwell, qui écoutait imperturbablement l’éloge de Randall Webb, hocha cependant la tête aux mots « structure » et « maniaque » puis, lorsque l’éloge se termina, il regarda de biais les fluides contorsions d’une jeune Naïade le long de sa rampe argentée. Dans le plus pur style japonais, un discret plissement de la joue droite indiqua le plaisir qu’éprouvait Sean Bonniwell à contempler ce spectacle ; ce visage que l’on eût cru figé quelques instants avant était en réalité innervé par la joie des sens et de l’intellect ; tel le maître Zen, Sean Bonniwell réduisait son expressivité à l’essentiel, dès lors, chacune de ses réactions, toutes mesurées dans leurs apparitions, prenait le tour d’une déflagration. Sean Bonniwell tira un mouchoir en tissu de la poche de son jogging et le passa sur sa pommette droite.

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