Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
18 octobre 2006 3 18 /10 /octobre /2006 11:38

En 1967, Delmer Daves a 63 ans. Son dernier film, The Battle of The Villa Fiorita, est déjà vieux de trois ans et son oeuvre, autrefois si forte, neuve et déchirante, semble s’être perdue dans le bourbier des productions mélodramatiques médiocrement sentimentales, à la distribution éprouvante. Début juin, il reçoit la visite du jeune Mike Curb, Talent scout infatigable, délégué par la MGM pour lui faire part du projet d’un film qui aurait pour intrigue des conflits raciaux près de la Nouvelle-Angleterre, précisément dans l’état du Delaware, qui compte tant d’enfants historiques de l’esclavagisme. Daves, qui, on le sait depuis, songe alors à abandonner la réalisation, présente peu d’enthousiasme à la proposition de Mike Curb. Cependant, ce dernier le convainc de lire le script original du projet alors appelé The Beaten Innocents.

                     

A la lecture, Daves se laisse finalement séduire et accepte de prendre le projet en main. Ajoutons à cela que le cinéaste, conscient sinon de son déclin, du moins de sa stagnation, compte clore son oeuvre sur un coup d’éclat. Il accepte donc, mais à une condition : aussi bien dans un souci vériste que de virginité recouvrée, il impose que le casting soit presque entièrement composé de comédiens inconnus, à l’exception de l’injustement oublié John Dall, que Daves remarqua dans Gun Crazy de Joseph H. Lewis et à qui il destinait le rôle, central, de Terence Randalson, le professeur compréhensif qui tente de pacifier les deux factions antagonistes. C’est cette lutte  qui constitue le ressort de l’intrigue : deux bandes bourgeoises, l’une blanche, l’autre noire, s’affrontent inlassablement, malgré les efforts conjugués du personnage de John Dall et de celui du jeune Bill Eaton (futur père du hockeyeur Mark Eaton), blanc-bec impartial qui déploie tous les efforts du monde pour le rester malgré les pressions morales omniprésentes.

Mais ce qui reste le plus notable dans le casting, c’est la présence massive de musiciens locaux, dont les chansons furent également employées pour habiller et propulser le film. C’est dans ces conditions qu’eut lieu la déterminante rencontre entre Daves et Ted Mundy, chanteur et compositeur du groupe le plus important du lot, The Enfields. Ce jeune homme, admirateur inconditionnel du cinéaste, avoua à ce dernier avoir écrit le rebondissant « Face to face » dans un abandon euphorique procuré par la vision du sublime plan final de The Hanging Tree, dans lequel Gary Cooper, immense, découpé dans l’horizon ardent, se penche pour recueillir dans ses mains le visage tremblant de Maria Schell, alors que la foule s’abîme au loin. 

L’amitié tisse rapidement ses liens entre les deux hommes, et Daves, fidèle à son credo « Comprendre c’est aimer », fréquente alors les lieux de congrégation des jeunes hipsters de Wilmington, et notamment le Calloway Lounge Room, dans lequel, au cours d’une soirée alcoolisée, il rejoindra le groupe sur scène pour chanter avec lui une reprise délicate du thème de 3.10 to Yuma, naguère popularisé par Frankie Laine.

A la suite de cette pré production de terrain seront choisis pour interpréter la bande des blancs Ted Mundy, le batteur Jerry « Jubal » Monroe, ainsi que divers membres de The Nobles, The State Of Mind ou The Tree. Le clan noir, lui, sera constitué des musiciens du groupe Little T. & The Spoons, dont le 45 tours « Love Moon », aux accents doo-wop, fut un tube local en 1964. Le tournage commence en janvier 1967 à Wilmington. D’après les témoignages de l’équipe technique et des acteurs, qui étaient fréquemment invités à visionner les rushes, Daves développait son film comme une alternance de scènes presque documentaires, telles qu’il prit l’habitude d’en tourner à partir de Cowboy, au cours desquelles le quotidien automnal des adolescents se déroulait tout doucement, et de scènes lyriques violacées à l’image de la mort du personnage de Bill Eaton, qui meurt dans un escalier au sein de la mère de son assassin, alors que s’insinue « In the eyes of the world » par une fenêtre du rez-de-chaussée.

                                          Little T

Malheureusement, la volonté de Daves de gommer toutes les scènes de violence au profit de séquences éclairant les raisons d’agir de ces adolescents, n’était guère du goût des producteurs. Ces derniers jugèrent peu prometteur pour le box-office ce film qui détournait les codes du film d’exploitation pour adolescents. Gageons aussi qu’ils auraient souhaité mettre en vedette un groupe plus célèbre et photogénique que The Enfields.

Quoiqu’il en soit, Daves refusa le compromis et tourna le dos au projet, gardant néanmoins jusqu’à la fin de sa vie des liens forts avec ces adolescents, les derniers desquels il s’était senti proche, lui qui en 1976, un an avant sa mort, disait à propos des « nouvelles générations » : « J’espère recevoir un signe de la part de ces jeunes, rien qu’un signe, avant que je ne les comprenne plus. »

The Enfields - Face to face

The Enfields - In the eyes of the world

The Enfields - You don't have very far

The Nobles - Something else

Partager cet article

Repost0

commentaires