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26 décembre 2004 7 26 /12 /décembre /2004 23:00

Jeanpop2, malade et alité, dicta cette méditation hallucinée à une scripteuse au chignon serré. Enveloppé de draps de satin pourpre, d'humeur plus ombrageuse que jamais.

 

"Seven rooms of gloom: il ne s'agit pas d'une nouvelle d'Edgar Poe, d'un film de Roger Corman ou d'une tranche honteuse de rock gothique, mais d'une chanson de The Four Tops, une des principales locomotives rutilantes de Tamla Motown, la fabuleuse usine où tous les employés étaient noirs, beaux et vêtus de vestes lamées. The Four Tops sont connus pour quelques hits (It's the same old song, Reach out I'll be there...) que d'autres, souvent Français en toute logique, ont sali de leurs mains purulentes. Mais, bien entendu, il n'y avait aucune chance qu'ils touchent à Seven rooms of gloom, puisqu'elle vole bien au-dessus de leurs membres chétifs. Chanson aussi remarquable qu'incroyablement peu remarquée et louée, chef d'oeuvre absolu de l'équipe Holland-Dozier-Holland, leur titre aussi le plus atypique, celui par lequel ils créent une percée, échappent à leur routine, à l'industrie et au calendrier.

Car ce morceau satisfait un fantasme que l'on croyait perdu pour l'inaccompli: celui de soul baroque. Dès les premiers choeurs appuyés par un clavecin squelettique, on a froid comme au contact du marbre, l'air est confiné et la lumière basse ("All the windows are painted black"). S'il y fait froid, c'est aussi que l'espace est vaste: sept chambres vides de présence humaine, peuplées de courants d'air qu'on appelle de manière plus romanesque des fantômes. Cependant la frénésie rythmique et les morsures vocales de Levi Stubbs nous retiennent d'employer à l'égard de cette chanson l'adjectif "hanté". La chanson hantée semble flotter dans les airs comme une menace et si elle gronde, c'est au loin derrière les landes. Son rythme est alangui et elle use volontiers de l'écho et de la réverbération. Elle est aérienne. La chanson possédée est tellurique: elle semble animée de tous ses membres par une présence extérieure, incontrôlable, tel un zombie mu par une force chamanique qui entamerait une danse fiévreuse. Ses mouvements sont syncopés et elle est éléctrique juqu'à la saturation.

Levi Stubbs et Kim Fowley (centre) 

Levi Stubbs est possédé. Asphyxié par la douleur, il vocifère dans l'ombre. Mais on n'est pas possédé que par l'angoisse. La preuve en est avec General Johnson, le génial chanteur de Chairmen of the board, groupe fréquemment comparé aux Four Tops pour sa collaboration avec Holland-Dozier-Holland. Cependant, le génie de General Johnson se situe de l'autre côté du spectre: s'il est possédé, comme dans Working on a building of love, c'est par une euphorie dévorante, une joie démente qui se révèle finalement aussi effroyable que la rage aveugle de Levi Stubbs. Quel que soit le sentiment qui l'anime, le possédé le porte au plus haut point, et tel James Cagney à la fin de White Heat, il coupe les ponts avec tout commerce humain pour devenir lui-même incandescent jusqu'à brûler la pellicule.

Je suis fatigué maintenant. Faites taire les chats qui se bagarrent dans le couloir. Je ne suis là pour personne. Ce matin, j'interdis au soleil de se lever." 

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