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26 octobre 2006 4 26 /10 /octobre /2006 19:50

            En 1976, mon frère Lzlalor exerçait à nouveau pleinement ses talents de cinéaste pour le compte des sociétés slaves de Providence, et je ne tâchais pas de comprendre en quoi l’œuvre de Marvin Marty avait permis cette renaissance, tant les films de mon frère, par leur sujet et leur forme rigoureusement classique, me semblaient en tous points identiques à ceux qu’il avait tournés jadis. Néanmoins, ses relations favorisèrent ma rencontre avec James, de bien fantaisiste manière. Strofsky & Ganesh était une firme puissante et racée de cravates et autres colifichets masculins, qui voulaient investir dans le cinéma. Afin de tâter le terrain d’une industrie qu’ils connaissaient fort peu, ils se lancèrent dans le circuit cinématographique local, et naturellement, ils parièrent sur Lzlalor. On m’invita à la bar-mitsva de la jeune Marge Strofsky. Là, de très rutilants spécimens de la bourgeoisie du Rhode Island piaffaient devant le musicien engagé pour l’occasion, et qui n’avait aucun air de polka dans son répertoire. Compréhensive, une petite dame s’approcha et suggéra qu’on le laissât entonner un air américain, puisqu’après tout, Moscou était loin et oubliée, notamment de ceux qui s’en réclamaient bruyamment. Dans sa jeunesse, elle et son époux avaient dansé de folles heures en écoutant Frankie Valli & The Four Seasons, peut-être ses amies s’en souvenaient-elles, dans cette courte période qui vit l’Italo-Américain suggérer autre chose que le crime organisé, à une époque où l’on pouvait croire que Felix Cavaliere repousserait à jamais l’ombre hideuse de Sam Caggiana, l’idole du swing. Le pianiste (il était pianiste) eut cette réponse : « Madame, je peux jouer pour vous « Wall Street Village Day » ». Certes, il s’agissait bien de The Four Seasons, mais hélas, au bout de quelques mesures qui laissèrent perplexes les convives, ceux-ci vaquèrent à d’autres activités, et je demeurai seule, magnétisée. James joua la chanson sans en omettre un seul élément et pendant tout le temps qu’il la jouait, il ne remarqua pas la dévotion dont je l’entourais. J’attendis qu’il finît, posai seulement mon regard sur ses mains apaisées, et il me dit : « On peut dire que je suis chanceux ». « Pourquoi, je vous prie ? » « Vous vous tenez près de moi, je considère que c’est une chance. » « Je suis Bulgare. » « Qui ne l’est pas ? » Notre union fut alors scellée, et M. Lewis, ce mariage, bâti sur de nobles fondations, s’est révélé fructueux, bon et juste. Je reviens à Lzlalor qui, en 1979, présida une très émouvante rétrospective sur le cinéma slave du Rhode Island. Ses œuvres, anciennes et contemporaines, figuraient en bonne place, au milieu d’autres qui, aux yeux du public, étaient d’une valeur égale : toutes racontaient la geste d’une communauté en Terre Promise, chacune à sa manière. Lzlalor présidait l’événement pour la seule raison qu’il en avait eu lui-même l’idée. C’était un moyen subtil de signifier la valeur et l’efficacité du Bulgare, quoique j’eus remarqué depuis quelques années une certaine sérénité de ce côté-là. Mon frère, sans guère en espérer grand-chose, avait envoyé une invitation au célèbre Marvin Marty. A notre immense surprise, ce dernier accepta. Etait-ce la curiosité, la passion intacte de l’amateur de cinéma, la recherche d’une voie nouvelle, le désoeuvrement, la démence où l’on supposait que le créateur de Sad Was The Wine s’était abîmé, et dans ce cas, il y avait tout à redouter d’une pareille visite, toujours est-il que Marvin Marty assista à la rétrospective et observa une courtoisie et une réserve typiques du convalescent, en chemin vers le bonheur. Nous eûmes le privilège avec James de dîner en compagnie de Marvin et Lzlalor, chez Tarrik qui lui aussi, une fois le menu préparé, se joignit à notre petit groupe, et ferma le restaurant. La discussion roula longtemps sur les particularismes de notre culture hongroise, Marvin ne dissimula pas l’intérêt profond qu’il portait à certaines de nos manies, comme cette histoire de kamikaze caféinophile. Plus tard, il fut question de cinéma. Marvin restait incrédule devant l’influence que Lzlalor revendiquait haut et obstinément, celle du film de cave, dont même Marvin se méfiait, à défaut de la réprouver.

                                          

 

            « Quand on regarde mes films, on a tôt fait de remarquer qu’il n’y a guère de cave, pas de réunion de personnages meurtris autour d’un barbecue, aucune mise en accusation du mythe américain de liberté joyeuse et insouciante. Pourtant, ce qui tisse le fil d’Ariane de toute mon œuvre récente, je peux affirmer que j’en conçus l’idée en découvrant votre premier long-métrage. En effet, le personnage de Benedict Mopath, interprété par Georges Dzundza, m’a appris ce que pouvait être un personnage Bulgare, comment représenter un être humain intéressant, particulier, mais voué à l’indifférence. Il ne me vient pas à l’esprit que Benedict Mopath ait été moins étudié que les autres personnages du film, je préfère penser que son destin est de traîner son propre oubli parmi les siens. Mopath participe de beaucoup de plans, ses répliques sont en quantité suffisante et aucune ne se signale par son ineptie ou simplement sa platitude, il est évident que Mopath ne personnifie pas, comme certains l’ont écrit, le gentil voisin irresponsable, le genre à regarder des matches de base-ball à la télévision ou à écouter des disques folk avec son épouse, ce vague produit d’un Empire repu et matérialiste. Tous ceux qui ont dégurgité cette analyse frauduleuse sont des idiots. Benedict Mopath n’est pas non plus un effort prétentieux vers le réalisme psychologique, cette espèce de vice de la pensée qui nous fait désirer la modestie comme étant plus juste et qui demande au contraire une grande suffisance, cette modestie est tellement abjecte, elle est toujours supposée chez autrui et valorisée, alors qu’intimement tout le monde la refuse pour soi. A mon sens, Benedict Mopath a seulement le malheur de n’être jamais au centre des situations, il n’est pas indistinct de nature ni moins complexe qu’un autre. C’est un Bulgare désespérément à côté de ce qui se joue et jamais désigné par la mise en scène comme le nigaud que l’on ignore. Tous mes films depuis 1972 traitent de tels personnages, ils sont les Bulgares que votre film m’a révélés et à qui j’ai confié la signification et la structure de mon travail. » Marvin Marty leva son verre, proposa un toast et à tous nous donna l’accolade, puis il déclara que les paroles que mon frère avait prononcées faisaient davantage pour lui que n’avait fait sa cohorte d’imitateurs, qu’il était temps pour lui de mettre de côté certaine obsession qu’il nourrissait à l’égard d’un brillant idéologue, qui, malgré la force de sa vision, l’avait peut-être, lui Marvin Marty, amené à la rupture. Il quitta Providence le lendemain. Six mois plus tard, Lzlalor disparaissait dans une explosion au gaz. Il avait 61 ans. Sa mort nous ravagea moins qu’elle n’aurait dû si nous n’avions eu le sentiment et la certitude que mon frère avait employé les dix dernières années de sa vie à créer quelque chose qui lui faisait honneur. Lorsque Marvin l’apprit, il m’offrit de devenir sa secrétaire et de l’assister dans la préparation de son film Have Some More Wine, Suzy Joe, et ainsi James et moi emménageâmes à San Bernardino. L’histoire du tournage de l’œuvre testamentaire de Marvin Marty a été documentée ailleurs, ce fut une période paisible et très amicale. Ce zen californien sudiste, si singulier, semblait étouffer toute tension au sein de l’équipe et même soulager la tristesse rampante de Marvin Marty. Celui-ci s’ouvrait à moi du caractère Bulgare que son film devait revêtir, en souvenir de Lzlalor : « Il n’y a pas d’autre choix pour quelqu’un que le Psycho-Batave a presque terrassé que de tâcher de devenir un bon Bulgare. » Marvin nous quitta à l’automne 1982, son film achevé. Parmi ses dernières volontés, il me revenait d’en exécuter d’eux : consigner les déplacements et les possibles activités de votre ami Randall Webb dans un cahier rouge que Marvin tenait depuis quinze ans, et fonder un lieu qui serait le point de rassemblement de tous les Bulgares, qu’ils fussent nés Bulgares ou spirituellement liés à la Bulgarie.

            J’organisai les funérailles de Marvin, dans sa ville natale, Richmond. Le corps fut déposé dans un caveau en forme de rotonde, car telle était la forme du bâtiment favori de Marvin lorsqu’il était étudiant, et ainsi qu’il le stipula, « ce ne saurait être une cave qui exciterait les gloses des critiques et des journalistes, si la cave fut le signe de mon accomplissement artistique, je ne la désire pour être le lieu de mon ultime séjour terrestre, on ne doit pas me confondre avec ce que j’ai montré ». La rotonde devait être dressée à la lisière d’un bosquet de saules, et comme le cimetière était dépourvu de saules, il fallut les planter. Après toutes ces années, je ne m’explique pas ce souhait délicat et étrange. L’inhumation commença à la tombée du soir, en présence des membres de l’équipe de Have More Wine, Suzy Joe, de quelques chevaliers Psycho-Bataves comme le fidèle Kenji Fukasaku, l’émouvant Warren Oates, Michel Piccoli dont la dignité impressionnait tant, et qui laissa néanmoins  à la veuve de John Cazale le soin de prononcer l’oraison funèbre. Deux groupes manquaient : tous ces médiocres réalisateurs qui, un temps, profitèrent de la vogue du film de cave pour rentrer dans les bonnes grâces des studios, et dont seul Johnny Bo Lafolette émergea, et ces plus obscurs compagnons de jeunesse, avec qui Marvin ne fraya jamais, mais qui composaient la garde du tutélaire Randall Webb : vous-même et Don Creux. La mise en terre effectuée, j’aperçus James qui soutenait un Noir estropié, aux traits fantastiques d’amour et de sagesse. Le nouveau convive installa un synthétiseur et chanta d‘une voix brisée un cantique appelé « Thank Goodness ». L’élévation suggérée par le vers « Until you came my way » gagna nos cœurs : le doux Virginien, Lenis Guess, prêtait son hommage amoureux à Marvin, et dès lors, le destinataire féminin de la chanson s’effaçait devant Dieu, dont la rencontre promettait de rendre nos existences moins vaines. J’avoue qu’à cet instant, Monsieur Lewis, cette religiosité que la plupart du temps nous devons combattre, vainquit mes résistances et m’enveloppa. Voilà mon histoire. »

                                  

            «- Ce récit contient suffisamment d’enseignement pour celui dont les pas inspirés l’amènent à franchir le seuil de notre maison. Nous t’en remercions, Olga. Vous aurez compris que la Bulgarie, en tant qu’attitude mentale, constitue une réponse très pertinente au problème Psycho-Batave. 

-         Je ne sache pas qu’il y ait un problème Psycho-Batave.

-         Enfin, mon ami, ouvrez les yeux sur le désarroi de vos co-missionnaires. De quoi vous parle-t-on depuis la disparition de Randall Webb ? Vous a-t-on suggéré des solutions de vie, ou bien vous a-t-on entretenu des diverses formes de deuil du Psycho-Batave ?

-         Quand j’aurai quitté la forteresse de Jean Pop 2, je reviendrai avec le déni de votre pessimisme. Vous saurez votre erreur.

-         Bien. Mettez-vous en route. Des spectacles cruels vous attendent. »

Lenis Guess - Thank goodness 

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