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6 juin 2005 1 06 /06 /juin /2005 22:00

« Commandons à manger, si la chose vous agrée ». Chacun d’entre nous sentait qu’une discussion de la plus haute valeur allait avoir lieu, sitôt le repas terminé. Le spectacle des danseuses du Helluva nous était à présent devenu indifférent et parce qu’il nous incombait à chacun d’honorer par notre intelligence et notre sérieux la présence stimulante des trois autres, nous baissions obstinément la tête vers nos assiettes afin de régler nos discours dans leurs moindres détails. Il eût été tentant pour le client sarcastique dont l’esprit fuyait maintenant la scène et ses ébats de se divertir aux dépens de quatre ecclésiastiques abîmés dans leurs prières. Lumière du Psycho-batave, nous ne suscitâmes guère de moqueries. Si l’un de nous quitta le premier son retranchement, ce fut Randall Webb, toujours hostile à l’idée de matière et qui donc ne déjeuna que d’un morceau de pain de seigle et d’un verre d’eau. Nul doute qu’il ne marquât pour lui-même une légère répulsion à l’endroit de mon ami John Ernest, qui gaillardement découpait un majestueux T Bone Steak. « Et pourtant, croyez-moi, je ne mange pas de la viande tous les jours. » Je savourai pour ma part une assiette de Fettucci aux câpres arrosés de vin de Toscane mais entre deux bouchées, j’examinai Sean Bonniwell dont le menu ne cessa pas de m’intriguer tant il contrevenait aux principes élémentaires de l’harmonie culinaire : des épinards, une boule de glace à la framboise et un grand verre de lait. Sean Bonniwell mangeait bruyamment, avec force effets de succion et de mâchage, il projetait  sur ses voisins immédiats de petits éclats verdâtres et étalait sans vergogne ses coudes qu’il avait puissants et pâles. Nous savions tous que Sean Bonniwell était l’auteur de « People In Me », aussi nous avions mesuré très vite sa propension à la métamorphose, aux écarts de comportement, à la différence intérieure, et nul ne s’étonna que le Maître Zen se changeât en goinfre, les deux étaient contenus dans Sean Bonniwell qui, après avoir vidé d’un trait unique son verre de lait, se frotta la pommette droite avec son mouchoir en tissu, dont je remarquai alors qu’il était brodé aux initiales de Bonniwell Music Machine. « Ma mère nous a élevés mon frère et moi dans la stricte observance des principes que lui avaient inculqués ses aïeux catholiques espagnols. Parce que cette femme ne pouvait se reposer sur un époux tôt disparu sur les côtes normandes en 1944, une gouvernante à la lèvre supérieure duvetée, du nom de Miss Tilden, prenait en charge notre éducation. Miss Tilden, dont la gratitude envers ma mère jamais ne se désavoua, tenait à faire appliquer et respecter les consignes qu’elle recevait. Ma mère, de son côté, soutenait infailliblement l’action de sa gouvernante et parce qu’il lui aurait été pénible de reconnaître l’échec de sa pédagogie, elle préférait sacrifier le bonheur de ses fils à la violence de ses impératifs moraux. Elle n’aurait permis qu’on critiquât le choix qu’elle fit d’employer Miss Tilden comme préceptrice : cela aurait terni son renom en faisant d’elle, en retour, une mère peu avisée. Or mon frère ne pouvait tolérer qu’on le privât d’une enfance oisive, celle à laquelle nous aspirons tous. De plus, son orgueil le poussait à défier l’autorité de Miss Tilden, dont il n’accepta jamais les remontrances ni les punitions.

 

Mrs Bonniwell, mère de Sean

Un jour que nous étudiions sous la surveillance de notre gouvernante, mon frère croisa soudain les bras et siffla un air à la mode. Avec tact, Miss Tilden suggéra que la musique populaire ne vient pas en aide aux petits garçons lorsqu’ils doivent résoudre un problème d’arithmétique. Mon frère haussa les sourcils et émit un soupir. Alors Miss Tilden s’approcha et tenta de remettre mon frère à l’ouvrage en lui représentant la déception de notre mère qui souhaitait pour nous que nous devinssions des hommes aussi instruits que l’était notre brave père, fauché sur les côtes normandes en 1944. L’instruction, affirmait Miss Tilden, ne souffrait pas qu’on la négligeât en une seule occasion, parce qu’alors la paresse et le vice s’insinuaient durablement dans le cœur. Comprenant que l’homélie de Miss Tilden ne cesserait qu’avec sa décision de reprendre l’étude, mon frère, séduit par la grandeur que supposait le geste, administra un soufflet à notre gouvernante. Celle-ci, outrée, incertaine de l’interprétation que notre mère ferait de l’incident, partit se réfugier dans sa chambre jusqu’au soir. A son retour, notre mère apprit ce qui s’était passé par notre servante qui avait observé la scène depuis le couloir où elle époussetait quelques bibelots. Nous fûmes tous trois convoqués et tous trois, nous dûmes répéter la même histoire. Au terme de l’entretien, notre mère fit chercher Alonzo qui était le jardinier mais aussi et surtout l’auteur des innombrables réparations que subissait notre vieille maison. Ma mère prit dans sa main la main de mon frère qui avait donné le soufflet, puis s’adressa, sans le regarder, les yeux posés sur la petite main, à Alonzo, qui ne se trouvait pas à son aise dès lors qu’on l’éloignait de ses tâches manuelles : « Alonzo, je veux que tu coupes cette main ». Alonzo s’exécuta et mon frère ne compta plus désormais qu’une seule main. » Randall Webb le premier prit la parole en faisant mine de congratuler Sean Bonniwell : « Tout à fait Psycho-batave ! Il ne raconte pas cette histoire pour la première fois, en fait il la raconte chaque fois qu’il se sent de bonnes dispositions envers ses interlocuteurs, c’est ainsi que Sean Bonniwell marque sa bienveillance à votre endroit, et je suis fier de ne pas avoir surestimé la valeur de mes amis, nous pouvons dès lors aborder des points plus essentiels, en particulier dévoiler la raison de notre passage à Concord, Massachussets. » A ce moment, Sean Bonniwell se frotta une nouvelle fois la pommette droite puis déclara d’un air sybillin : « Mon cœur est espagnol, j’apprécie votre compagnie ». John Ernest, qui lorsqu’il buvait généreusement était sujet à des accès d’acrimonie, se dressa : « Ces foutaises poétiques me sortent par les yeux, quand vous aurez décidé de parler musique, faites-moi signe, en attendant je m’en vais faire une ronde dans les loges, bien à vous messieurs » puis s’adressant à moi en particulier : « Boulter, il y a de la drogue psychédélique là-dessous, réfléchis un peu et tu verras que j’ai raison, ces gars-là font le jeu des hippies, ils sont juste un peu plus retors que la moyenne ». John Ernest se trompait, et j’aurais dû lui rappeler sa propre sentence d’après laquelle on ne pouvait raisonnablement se défier d’un homme si celui-ci avait jugé bon de reprendre « 96 Tears ». Je restai seul sous le feu convergent et destructeur des regards de Randall Webb et de Sean Bonniwell, qui ne semblaient pas affectés par le départ de John Ernest. Leur contenance, leur maîtrise indiquaient qu’il trouvaient même sain de la part de mon collègue, flamboyant Irlandais, que celui-ci se scandalisât du tour hermétique de notre entretien au point de partir inspecter les loges où devaient l’attendre quelques bonnes amies à la peau brune. Ils admiraient la manoeuvre. « Boulter, nous avons besoin d’un Magnum 45 ».

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