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8 juin 2005 3 08 /06 /juin /2005 22:00

Bien que ma réputation de policier impitoyable fût fondée sur mon habileté à manier le bâton de sûreté, je ne négligeais pas de cultiver chez moi un goût pour les armes à feu. Je leur avais certes préféré des formes plus rudimentaires de combat et ce, depuis mon entrée dans la police, mais il avait suffi que mes yeux se posassent sur une photographie de Lee Dorsey pour que je prisse conscience de l’intérêt considérable qu’il y eût à posséder un colt dans l’optique Psycho-batave. Je me constituais une collection et ne songeais même pas à me servir des spécimens que je destinais à un usage purement contemplatif. Seul un meurtre rituel justifiait chez moi le recours au colt : j’étais et je reste un homme du gourdin. Aussi, en me priant de lui céder mon Magnum 45, Randall Webb, avec qui je m’étais éveillé au style Psycho-batave, m’informait qu’il allait accomplir un forfait de haute teneur symbolique. Lorsque l’année 1966 avait touché à sa fin, j’avais accueilli l’année 1967 avec tout l’amour dont j’étais empli, parce que je désirais que les choses se poursuivissent comme elles s’étaient déroulées pendant les quatre années précédentes ; en effet, je jugeais avec beaucoup de sagacité, l’Histoire l’a démontré, que la vie ne pouvait être plus gratifiante qu’elle l’avait été entre 1963 et 1966. Au fond, ce genre de considération d’ensemble s’apparente au testament : on y a recours dès que l’on pressent la chute. La condition-même du véritable bonheur est l’inconscience de ceux qui l’éprouvent, séparés du passé et rejetant l’idée de futur. Dès que l’on opère un retour sur soi-même pour se féliciter de la vie que l’on mène, pour constater que rien ne trouble notre désir et notre imaginaire, pour affirmer que l’on expérimente ce qu’on appelle le bonheur, l’on commence à craindre qu’un élément ne perturbe le bel ordonnancement et si cette crainte se profile, il ne faut pas blâmer le bonheur lui-même en l’accusant d’avoir été factice, mais étudier les signes du futur, qui appartiennent ainsi à une réalité autre que celle qui a vu régner le bonheur. Pour avoir personnellement vécu et grandi entre 1963 et 1966, je peux légitimement soutenir que le bonheur a été, qu’il n’était pas dans sa nature de se saboter, qu’en toute logique, le bonheur ne peut que persévérer dans son être, qu’il ne portait donc pas en lui les germes de son extinction mais que celle-ci a été causée par un agent extérieur, que pour ma part j’ai toujours identifié au Pédé progressif. C’est lui qui a précipité la chute du style Psycho-batave, et il participe de son essence sournoise de s’être adjoint à cette fin, et à leur insu, les styles Vieux loup et Italo-américain. Quand The Charles enregistrent « Motorcycle », ils rendent un hommage Psycho-batave au style Vieux loup mais, cela m’est apparu à la suite d’une intervention pédagogique, cet hommage relève du complot le plus traître, de la pire espèce, du type Pédé progressif, qui consiste au fond à muséifier les années 1963-1966, c’est-à-dire dénier tout caractère contemporain et vital au style Psycho-batave et également au style Vieux loup ; dans le jeu muet et inoffensif de l’hommage, le Pédé progressif neutralise la force des styles adverses, comme s’il estimait que vidés de toute créativité, les styles adverses ne pouvaient survivre qu’à la condition de se saluer, de se composer mutuellement des éloges, tels deux vieux écrivains en fin de parcours que plus personne ne traite avec respect. C’est sur ce principe, la mise en serre des essences gênantes, ou bien glorieuses, du moins notables, que l’on forme des Académies. Parfois la justice des hommes invente de bonnes Académies. Or le Pédé progressif, en cela ingénieux et même diabolique, se range parmi ceux qui ont utilisé l’Académie moins dans un but électif que dans une intention de mise en quarantaine. Les écrivains connaissent cela puisqu’ils n’opèrent pas différemment mais au contraire d’une Académie de littérature, l’Académie favorisée par le Pédé progressif ne regroupe que les meilleurs. Là réside la Honte. « Boulter, le Sunset Strip crie vengeance. »

 

Sean Bonniwell fomentant sa vengeance

 

Heureux de l’effet qu’il produisait sur moi en assénant cette déclaration péremptoire, Randall Webb opina en silence dans la direction de Sean Bonniwell, tel l’avocat très en verbe voulant assurer son client que la formule qu’il vient d’employer, qui semble à la fois audacieuse et ridicule, ira pour cette raison droit au cœur du jury. Sean Bonniwell essuya sa pommette droite et,  pour une fois, me fixa avec chaleur. « M. Lewis, l’arme d’un policier étant rarement identifiée, vous pourriez nous être d’un grand secours dans le voyage que nous nous apprêtons à faire, M. Webb et moi.  –Vous partez ? –Pour Paris, nous y serons le mois prochain. –Vous allez écouter le grand Gilles Deleuze ! –Naturellement mais ce n’est pas là la raison majeure de notre départ. –Certes… Vous n’allez pas « tuer » Gilles Deleuze ? –Certainement pas. Nous irons simplement l’écouter. –Alors pourquoi diable vous faut-il mon Magnum 45 ? –Nous voulons, au nom du Sunset Strip Psycho-batave, tuer l’un de ses fossoyeurs qui fort pompeusement s’est installé à Paris. –Ah ! Cet imbécile veut épater son monde en assistant aux cours de Gilles Deleuze ! –Non, il a choisi Paris parce qu’il s’imagine que c’est une ville de poètes. –Vous voulez dire que c’est le genre d’individu qui écoute edith piaf en vidant un ballon de vin rouge ? –Exactement. Sale et bruyant comme un acteur, notre cible, à l’époque où elle vivait encore sur le Sunset Strip, avait déjà répandu un vent de décrépitude française dans tout Los Angeles. –Il devait se repaître de sa propre corruption en citant Antonin Artaud ? –Hélas, il faisait pire : il comparait l’action de sa musique à la folie des Dionysies, il se présentait comme un shaman, comme un hypnotiseur et un libérateur de foules –Dieu que c’est horrible… -Alors, acceptez-vous, pour venger la mémoire de Terry Randall, pour racheter le mépris qui entoure le nom précieux de  Kim Fowley, pour que soient à nouveau célébrés The Premiers, pour que The Music Machine occupe le rang qui lui est dû, acceptez-vous M. Lewis, de me confier votre Magnum 45 afin d’exercer sur le misérable jim morrison la punition du Ciel ? –Serrons-nous la main, Sean Bonniwell. Qu’il ne soit pas dit que j’empêche la justice de triompher. »

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Published by BOULTER LEWIS - dans Notes de Boulter Lewis
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