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13 novembre 2006 1 13 /11 /novembre /2006 21:39

Rappelons la classification quadripartite de l’ami James Knight et tâchons de mieux l’exprimer, avant et afin de procéder à l’examen du cas Reuben Bell, splendide solipsisme louisianais de l’âge Psycho-Batave. D’abord le Maître, qui induit créativité : renouvellement et masse de la création, influence étendue, et singularité qui nous fait dire : c’est inimitable, aucune méprise possible. James Brown, Allen Toussaint et Curtis Mayfield, trois Maîtres aux territoires bien distincts. Ensuite le Maestro, parfois redevable au Maître, mais en cela, rien de systématique, pris dans une spirale de répétition, attiré par la duplication d’une formule. Smokey Robinson est le parangon du Maestro. Le Petit-Maître est lui aussi responsable de ses inventions, quoique celles-ci revêtent un caractère privé, intime, qui le privent des faveurs populaires mais lui valent un culte d’initiés. Le raffinement est à ce prix. Nul autre que Bobby Womack, avec sa synthèse unique de la matière californienne, ne personnifie mieux le Petit-Maître. Enfin, le Bulgare, excentricité oubliée, à l’image de James Knight, au rayonnement insuffisant, et dont la vision fut pourtant considérable. Combien de Légendes dans leur Etat Natal sont en vérité des Bulgares ! Et que penser de l’Etat de Virginie, qui, dans le domaine de la soul music, semble entièrement colonisé de Bulgares intrépides ! Plus bas, dans la PBB (Psycho-Batave Belt), Reuben Bell campa le plus émouvant des Bulgares.

            L’enchantement commence dès le nom. Certains ont déjà gagné avec leur seul patronyme : « O.V Wright », « Joe Tex », « Clifford Curry ». « Reuben Bell » condense ainsi toute la poésie spécifique du Sud des Etats-Unis, ce que l’on appelle le Gothique Sudiste : un prénom biblique pouvant signifier « un fils » ou « contempler » en hébreu, un nom symbolique, en voisinage avec celui du Révérend « Hightower » de William Faulkner, sans toutefois les élans furieux de ce dernier. La cloche en question est toute emplie d’humilité. J’ai sous les yeux un cliché non daté de Reuben Bell : devant un amas de bûches, tortillant une brindille, l’homme est saisi dans un flottement impénétrable, un visage rond aux traits mous, qui n’exprime cependant aucune jovialité, et sa tenue, correcte, possède l’élégance discrète et un peu chiffonnée des vieux garçons.

                                     

                                   Un autre Reuben Bell plus riche que notre phrère

 

            Reuben Bell officiait comme compositeur et interprète pour le label Murco, enclave Italo-Américaine dans une région hautement Psycho-Batave (Allen Toussaint représente ici la grande figure Psycho-Batave soul, qui à cette époque dégaine à toute vitesse pléthore de magnificences concises). Cela signifie que le son des disques Murco s’alignait sur la soul très orthodoxe des disques Goldwax, l’orgue en moins et la fameuse nonchalance louisianaise en plus. Il faut entendre par là que ces enregistrements balancent entre un classicisme impersonnel ou bien ténu de l’accompagnement et un investissement extatique de l’interprète. Or Reuben Bell, qui ne rompt jamais avec cette essentielle économie, fait néanmoins mieux que tous les autres, parce que lui seul imagine tel accord bouleversant, telle note déchirante, à la façon de Curtis Mayfield, qui modifient le cours naturel de la mélodie, et qui signalent chez ces deux-là un maniérisme. Si j’en réfère à un air canonique de la Deep Soul, « That’s How Strong My Love Is », rien n’y entrave la progression du chant, l’ensemble se meut avec la puissance majestueuse d’un fleuve, et c’est justement le flow impossible à endiguer qui fait la beauté de la chanson. Il y a quelques mois, j’écoutais l’admirable Paulo McCartney décrire la composition de son hit « Jenny Wren » : il insistait avec humour sur la nécessité de boucler son couplet avec un accord très pathétique, pour rendre la suite « moins banale ». Ce timide aveu de maniérisme s’avère plus décisif que Paulo ne veut bien le laisser croire. Non seulement la mélodie gagne en originalité, mais surtout cette torsion, cette recherche d’un effet court et pathétique, se propage ensuite sur tout le spectre de la chanson, et dès lors l’auditeur se sent aimanté par cet accord inconvenant, l’angoisse l’oblige à en faire traîner la fumée durant toute l’écoute de la chanson, et en somme, quelque chose d’aussi rare qu’une couleur est conféré à « Jenny Wren ». Ce long détour nous ramène à Reuben Bell, et à son chef-d’œuvre, le nocturne « It’s Not That Easy ». Le génie se manifeste dans la place choisie pour l’accord Italo-Américain : la première place. Comment est-ce possible ? Ne faut-il pas faire précéder l’accord merveilleux d’autres accords plus utilitaires ? En vérité, oui. Mais la séquence d’accords ici employée est assez brève pour qu’on saisisse au plus vite la nature de l’accord magnétique, et celui-ci, mes amis, occupe la première position. Chaque retour de la boucle se compare ainsi à une dague plongée dans notre cœur. La réverbération de la guitare (« la réverb ») aux notes égrenées mime sans doute l’écoulement du sang, et le crissement presque synthétique des cuivres, pur surgissement, formerait le soubresaut. Il s’agirait d’un crime passionnel, ressassé dans la mémoire de sa victime. Et si le chant implorant de Reuben Bell présente des similitudes avec celui de Tim Hardin en 1969, alors il ne peut être question que du ressassement d’une âme meurtrie.

Reuben Bell a également été l’auteur de : « You’re Gonna Miss Me », « Another Day Lost », « Hummin’ A Sad Song », « Too Late », tous titres magnifiques relevant, eux, d’une certaine délicatesse du sentiment, d’une tristesse bien tempérée, pour tout dire Italo-Américaine (l’ardeur sentimentale de l’Italo-Américain n’est pas réfutée, mais il faut ajouter la condition qu’à cette ardeur du propos fasse écho une construction d’envergure, comme dans le pharaonique « Let It All Out » de The O’Jays). « It’s Not That Easy » appartient à un nouveau régime, celui de la violence instantanée et aussi verrouillée du Psycho-Batave sublime.

Reuben Bell - It's not that easy

Reuben Bell - Another day lost

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