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4 décembre 2006 1 04 /12 /décembre /2006 00:13

Bryan Ferry est un cas de ce qu’on appelle le Psycho-Batave Contrarié. Il a par conséquent, à l’intérieur de formes très éloignées du Psycho-Batave, dans des registres parfois douteux et pas même dignes d’être classifiés, toujours adopté une posture d’esprit typique du Psycho-Batave, d’après laquelle élégance et concision sustentent un imaginaire du luxe ainsi que la prédation de la chair féminine. Homme pivotal, Bryan Ferry s’est longtemps pensé comme un post-moderne, de ceux qui tournent en dérision les anciennes représentations populaires et les recyclent alors en objets contemporains ; un attrait passager pour la mise en pièces, la destruction, permet également de l’associer, bien vaguement, aux dadaïstes. Bryan Ferry ne se connaissait pas encore, et il fallut l’éviction de son odieux comparse dégarni pour que notre vieux beau naisse à lui-même. En 1975, année de déliquescence californienne et de moelleux philadelphien, Bryan Ferry rayonne enfin pour ce qu’il est : le rival blanc de Marvin Gaye et le héraut britannique de l’Orgue du Fantôme.

            1975 : « You Go To My Head », oeuvre solo, relecture d’un air chanté par Frank Sinatra en 1946, à l’origine interprété par Glen Gray & The Casa Loma Orchestra en 1938. Bien. Bryan Ferry a dépassé le stade de la rencontre fortuite, de la collusion entre formes ennemies ou relevant de niveaux culturels distincts ; cette fois, s’il y a œuvre de synthèse, car Bryan Ferry ne renonce pas à cela, l’idée de synthèse, s’il y a œuvre de synthèse, c’est parce que les parties réunies présentent entre elles des similitudes de contenu, de signification, qui motivent la synthèse. Ce que Bryan Ferry roucoule, avec rigidité certes, dans son interprétation de « You Go To My Head », est une découverte prodigieuse, que lui seul a faite, la parenté organique du show-business américain d’avant 1945 et de la régnante soul de Pennsylvanie, instituée par le primat de la Séduction. En d’autres termes, Bryan Ferry, en ne s’attachant qu’aux formes prises par la célébration de la Séduction, fait se rencontrer des mondes a priori incompatibles, et révèle leur plus secrète identité. D’un côté, une mélodie désuète, très sinueuse, des trouvailles poétiques exceptionnelles comme ce « This heart of mine hasn’t the ghost of a chance » : THE GHOST OF A CHANCE ! Rendez-vous compte ! qui traduisent de manière idéale la facilité et le pétillement de l’inspiration nord-étatsunienne, de l’autre, un attelage érectile de basse, clavinet et wah-wah, aux moments-clefs, une section de cuivres extrêmement compacte, et le renfort d’une batterie de l’imminence : l’essence de la suavité funk, l’exacte suavité qui est le piédestal du Sexe. Bryan Ferry n’a jamais cru que l’élégance pouvait être isolée de ce qu’elle prépare ; dès lors que l’élégance est visée pour elle-même, la morbidité guette, et avec elle le flétrissement de la création ; Bryan Ferry utilise l’élégance à des fins évidentes, qui étaient celles que poursuivaient nos marquis spirituels de l’Ancien Régime ; Bryan Ferry veut le Sexe.

            Le vidéo-clip de « You Go To My Head » radicalise la voie esthétique des pochettes d’album de Roxy Music. Néanmoins, la musique est cette fois supérieure et totalement fondue à l’imaginaire visuel. Il s’agit d’une troisième donnée, qui complexifie la synthèse, d’abord, et évidemment, parce qu’elle n’est pas d’essence musicale, ensuite parce qu’elle introduit l’Europe. Longtemps, Bryan Ferry, héraut britannique de l’Orgue du Fantôme, comme annoncé plus haut, a médité sur les ruines culturelles de la MittelEuropa, tâchant d’en saisir l’effroi et le magique. Or, ses contemporains s’étant rués en masse sur le même objet l’avaient vidé de sa substance, et l’on sombrait à nouveau dans la honte du décadentisme, dans le cabaret berlinois abject. Bryan Ferry comprit que là où il y avait décadentisme, il n’y avait guère de Séduction, encore moins de Sexe, mais seulement l’ordure. Alors la référence changea de contenu. Bryan Ferry explora pour son compte la pornographie si particulière de la jet-set internationale seventies, peut-être la dernière jet-set, dans une veine fort similaire à celle du photographe Helmut Newton, résident monégasque. La jeune femme du vidéo-clip « You Go To My Head » est une longiligne aristocrate, aux pommettes proéminentes et incarnat, aux paupières violemment badigeonnées de bleu : éclat insoutenable de papier glacé. A environ une minute dix, alors que la basse martèle complaisamment le début du premier middle-eight, tandis que l’exquise créature minaude de l’air le plus outrageux du monde, Bryan Ferry, nonchalant, McWellback, se tient dans l’embrasure, sûr de la puissante onde sexuelle que la musique provoque et qui embrase le corps de la cochonne très riche. Cet homme, en 1975, était donc tout aussi expert que Marvin Gaye, et tous deux ont d’ailleurs décliné musicalement d’une même et pathétique façon, dans une débauche de synthétiseurs dernier cri : quand l’un, en 1982, chantait « Sexual Healing », l’autre chantait « The Main Thing ». A l’euphémisme près, il s’agit bien d’une commune recherche du Sexe par la Séduction.

 

Nota Bene : on dit souvent que Brian De Palma change le signe de l’érotisme hitchcockien en pornographie, dévoilant ce que le Maître pudibond voilait (exemple : la scène du musée, dans Vertigo, puis dans Pulsions). Eh bien, ce « You Go To My Head » funky opère ainsi avec les vieux airs du swing américain. Il dévoile ce qui était voilé. Nulle trahison : le contenu évolue avec la permissivité morale d’une époque et se glisse alors dans des formes plus racoleuses, qui finissent par en révéler la nature intime.

 

 

 

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commentaires

François 11/04/2011 22:22



Analyse brillantissime de Brian Ferry. Qui déclasse par le style et la subitilité toute la rock critique - au moins l'hexagonal; je ne connais pas les autres- non seulement sur ce sujet mais sur
tous les autres dont celle-ci a coutume de se charger -si mal. Vraiment vous êtes génial. Merci.



sweign 25/12/2006 11:14

Excellente chronique Poire, rapide, offensive, j\\\'aime " la très riche cochonne" qui soudain débarque dans la description, d\\\'accord avec vous sur de nombreuses lignes. M\\\'intrigue cette "seule Jetset" ou "la dernière", nous savons qu\\\'il nous reste à élucider - surtout à nous souvenir - qui d\\\'autre était présent  dans cette fameuse arche Psycho batave, je crois me souvenir en voyant le clip qu\\\'effectivement, Ferry y était aussi y jouant inlasablement le rôle filmé ici. Tous ces souvenirs affleurent à présent comme par crises épileptiques. Merci cher ami.
Mes amitiés.