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19 juin 2005 7 19 /06 /juin /2005 22:00

           Copenhague s’évanouissait dans les fumées de la locomotive et je veillais sur la silhouette massive de Randall Webb en songeant combien celui-ci, par son absolue dévotion à l’art de Roy Orbison, nous avait conduits tous deux aux portes de la mort. Le Psycho-batave avait-il imprégné cet homme au point qu’il jugeât sa vie et la mienne moins dignes d’intérêt depuis que la réalité s’était chargée d’abattre méthodiquement toutes ses conceptions, et dans ce cas je devais admirer Randall Webb qui avait trouvé un principe de pensée au nom duquel la vie pouvait être condamnée, ou bien mon guide, par son alliage si improbable de force et de fragilité, trahissait-il un affaiblissement de ses facultés, et alors je ne devais pas hésiter à m’en séparer. Legendre, qui était réapparu comme par miracle au moment où le sifflet du départ avait retenti, rajustait les couvertures dans lesquelles Randall Webb, en proie à la fièvre, s’était enroulé. Parce que cela lui était imposé, Legendre affectait de s’adresser au malade en l’appelant « barine » et aussi souvent que possible, devait le tancer gentiment, comme si Legendre avait été un serviteur de la famille depuis plusieurs générations et qu’il avait vu grandir le jeune et nouveau maître. Des disputes pouvaient éclater où Randall Webb se plaignait que l’on manquât de vivres et de jeux, à quoi Legendre répliquait que le maître ne donnait pas assez d’argent pour se les procurer, mais alors Randall Webb fulminait et assurait que l’argent avait été dépensé pour boire, ce à quoi Legendre réagissait avec vigueur en protestant de son honnêteté. Apprise par cœur, répétée chaque jour, la dispute finissait par prendre un tour inquiétant en même temps qu’elle atteignait des sommets de l’art. Notre voyage dura et je fus exclu de ce petit théâtre dans lequel aucun rôle n’était prévu pour le triste Poire. Cette mise à l’écart me profita : je rédigeai la Lettre de Copenhague, récapitulai pour moi-même les événements des mois précédents, et me posai en seul gardien de l’extérieur. Abandonnant Legendre et Randall Webb à leur psychose russe, je contrôlai maintenant notre destinée. C’est alors que je vous fis parvenir la Lettre, dès que nous fûmes arrêtés pour la première fois après que la neige eût immobilisé notre wagon. L’arrêt se prolongea tant, ou bien vos moyens postaux dépassent l’entendement, ce que je crois volontiers, que votre réponse me fut connue avant que le train ne se remît en marche. Je reproduis ici votre réponse, pour le plaisir et l’instruction du lecteur, trop heureux de lire la prose sensible de Jean Pop 2 quand il doit chasser l’ennui que provoque en lui la lecture de la prose modeste de Poire : « Cela est attendu et d’autres choses encore. Venez puisqu’il n’est plus question que de venir. Venez et comprenez ce que vous verrez. Le navire fera halte à Riga, chaussez les masques que l’on vous tendra, attendez que je prenne la parole. Venez. Comprenez. »

 

Legendre à notre arrivée à Riga

 

            Sept jours se passèrent avant que nous ne gagnâmes Riga où votre « navire », car c’en était un, qui avait croisé sur les mers du Sud, qui avait essuyé les coups de canon et le sang des prêtres, votre navire avait accosté, pareil au vaisseau fantôme de la légende, le pont désert, l’air tumultueux au-dessus, le cri assourdissant des mouettes, et plus d’une fois, j’accusai mes sens d’un mirage que mon cœur voulait dissiper. Randall Webb m’agrippait pour me signifier sa joie de retrouver sa terre natale et Legendre pleurait ses pauvres parents qui depuis le voyage du maître devaient être battus par le régisseur cruel, un certain Koraguine. « Ah ! La terre est noire du seigle que l’on va récolter. Bientôt nos parties de traîneaux vont reprendre dans la forêt de trembles. J’espère qu’Aratchéïev a fini son service. » « Que dirons-nous à la maîtresse sur vos pertes à la roulette, barine ? » « Nous lui dirons ce que nous avons l’habitude de lui dire : plus un homme de mon rang perd de roubles, plus son honneur se trouve conforté. J’ai entendu cela au bal du Ministère, c’était dans la bouche de ce vieux sanglier de Tratcheski » « Vous ne l’aimez pas beaucoup, ce Tratcheski, barine. Il vous a fait du tort dans la vente des terres de Tromitskoïe. » « Oui, c’est vrai. Mais il lui arrive d’être spirituel. » J’étais, si vous vous rendez à la vérité de ce que je vous représente, votre seul interlocuteur concevable au moment où nous pénétrions dans le navire.

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