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11 janvier 2007 4 11 /01 /janvier /2007 19:41

Le lecteur aura la bienveillance de vouloir considérer tout le fastidieux qu’impliquerait le récit pourtant très attendu de mon ascension du mont Elbourz, et de lui préférer ma soudaine apparition au beau milieu d’une cour. Le sable y avait vaincu la pierre, ainsi que toute espèce de végétation. Une fontaine, un baquet, une piste comme tracée par d’insolites petits cailloux noirs, voilà qui formait l’essentiel de ce que je pouvais observer, et je n’y trouvais pas même le charme de l’élémentaire, du fruste assemblage d’un village mexicain, régulièrement pillé et affamé. Au-dessus de moi, il courait un chemin de ronde, où seul un canon brisé montait la garde. Un vent âpre, froid et coupant, était le fantomatique orchestre saluant l’arrivée du visiteur et le sable aggloméré en minuscules tornades chassait les parfums irréels de la toile et du crin. Le fort de Jean Pop 2 n’en portait que le nom. Sous le porche, car la cour n’en était cependant pas dépourvue, une ombre s’avança. Elle me fit signe, mais la distance m’empêchant de déchiffrer le signe, je restai à ma place et attendis. L’ombre redoubla son activité et cette fois, je pus comprendre qu’on me priait d’approcher. Je ne m’exécutai pas et déclarai très haut que la courtoisie, l’obligeance et l’humanité exigeaient de celui qu’il était raisonnable de croire mon hôte, de révéler en premier sa présence, puis d’encourager son visiteur à révéler la sienne en le mettant à son aise, parce que non seulement l’honnêteté d’une introduction en bonne et due forme n’y suffirait pas, mais qu’il faudrait bien mieux créer tout de go un climat propice à la chaleur de l’entretien, peut-être au moyen de quelque mot d’esprit, point trop subtil, point trop grossier non plus, mais tout juste plaisant, assez pour qu’on n’en retire pas un préjugé fatal à celui qui nous tend la main. Tout cela, je le clamai dans le feu de l’instant, au mépris du vent qui semblait dérober la moitié de mes paroles. L’ombre se vexa, jura, et fracassa quelque chose contre le sol. Une voix s’éleva, douée d’une rapidité d’élocution déconcertante, piquée par endroits d’inflexions hystériques, et m’ordonna de rentrer sous le porche « sans délai aucun ». Je renouvelai ma requête. L’ombre, n’y pouvant plus, fonça à ma rencontre, et tandis que je découvrais les traits de l’être impérieux qui me fustigeait, j’entendis à nouveau rugir à mes oreilles l’objurgation de rentrer sous le porche « sans délai aucun, absolument aucun ». Je fis remarquer à celui qui me commandait si rageusement que ce délai proscrit venait pourtant de m’être accordé, qu’en conséquence, je ne subirais plus sans rire ses tentatives autoritaires, que nous pourrions dès à présent envisager nos rapports avec plus de calme et de sérénité. « Pourquoi diable ? S’étonna mon hôte, dont le front restait lisse malgré la colère sanguinaire qui brûlait son regard. La patience d’un solide discours est pour moi la marque d’un esprit suffisant, d’un esprit suffisant et fort, oui fort exécrable ; à quoi tentez-vous donc de me réduire, en vous complaisant dans cette identité de Libéral Britannique qui s’est armé d’une bonne rhétorique afin de justifier ses crimes, qui plaide pour la santé de sa logique avant de célébrer le triomphe de ses instincts ? Vous tuez des zèbres, c’est ça qui vous définit, ça et rien d’autre, la morale et la philosophie ne servent qu’à vous faire admettre cette vérité toute simple : que vous tuez des zèbres, et que c’est probablement tout ce que vous ferez jamais. Je sais qui vous êtes, Boulter Lewis, je sais celui que vous fûtes, je déplore la tragédie qui s’est abattue sur le plus impitoyable policier du Massachusetts et qui l’a changé en un épais raisonneur, êtes-vous de ceux qui, leur action condamnée, en deviennent les pires avocats, comme des professeurs repentis ? Rentrez sous ce porche, sans délai aucun. Rentrez, nous allons occuper une pièce, puis nous passerons à travers une autre, et enfin nous gagnerons une deuxième cour. Je veux que nous occupions la première pièce, parce qu’il y flotte toute ma pensée, et le travail qui l’exprime et les œuvres qui en résultent, je veux que vous compreniez combien une pièce saturée de pensée est suffocante pour celui qui n’est pas à l’origine de cette pensée, mais que par ailleurs, lorsque vous y pourrez respirer, à certains instants seulement, vous devinerez et saurez ce que je n’aurai aucune peine, moi, à saisir, et que je ne formulerai même pas, oui, dans ce qu’on pourrait qualifier d’étourdissement, vous serez instruit, alors ne tardons plus : rentrez sous ce porche sans délai aucun. »

                           

                                 Un jeune Mermouch très mignon

            Uder Mermouch avait exagéré la densité spirituelle du bureau où il promettait de me faire languir de nombreuses heures. Calfeutrée dans le bleu douceâtre de ses rideaux de serge, la pièce en question paraissait propice à l’étude et à l’ensommeillement. Mermouch, installé à son bureau, compulsait déjà ses fiches et ses plans, qu’il replaçait avec méthode sitôt consultés. Il ne daignait pas m’observer. Je remarquai nichés dans les étagères d’une bibliothèque des ouvrages peu amènes sur l’art de la poliorcétique et l’histoire de la fauconnerie, si bien qu’en étudiant la physionomie de mon hôte, je m’aperçus que la rigidité de son maintien ainsi que de ses traits ne s’expliquait pas autrement que par un contact prolongé avec les mœurs militaires, qu’ils eussent été familiaux ou bien seulement livresques. « Vous n’ignorez pas que je suis Boulter Lewis, ancien officier de police de Concord, Massachussets ?

-         Je l’ignorais. Je me doutais bien que vous étiez mêlé à cette croisade du Psycho-Batave, sinon je ne vous aurais pas trouvé posté irrégulièrement dans notre fort.

-         Le nom de Boulter Lewis ne vous évoque donc rien ? Je suis au fondement de la doctrine Psycho-Batave, j’ai au moins encouragé, favorisé la vocation de notre cher Randall Webb.

-         Je respecte cette histoire, que je connais fort mal mais suffisamment pour en concevoir une bonne opinion, mais voyez-vous, je travaille pour Jean Pop 2, ou, puisque vous émettez des réserves à peu près chaque fois que vous parlez, je mène une entreprise qui regarde de très près ce que notre ami Le Second poursuit de son côté, et qui parfois m’est nébuleux, je dois l’avouer.

-         L’épisode de l’arche Psycho-Batave ? En étiez-vous ?

-         Je connais cela, et entendez-moi : je méprise ardemment.

-         Quelle utilité retirerai-je de votre conversation, Mermouch, si vous adoptez systématiquement cette position périphérique au drame ? Je veux bien espérer que vous contribuiez au Psycho-Batave contemporain, mais pour ce qui concerne mon affaire, je n’attends rien de vous.

-         Une main momifiée.

-         Qu’avez-vous dit ?

-         Soyez patients. Laissez-moi vous exposer la nature de mes recherches. Depuis quelques années, Jean Pop 2 et moi nous interrogeons sur les conditions d’une reviviscence du Psycho-Batave, et, sous mon impulsion, nous décidâmes que certes plusieurs facteurs se liguaient contre l’idée d’une renaissance, mais qu’il était possible d’en isoler un et, à force d’en cerner la composition, nous pourrions, grâce à sa mobilisation unique et délibérée, poser le premier jalon d’une reconstruction ; le temps aidant, nous reporterions nos efforts sur les aspects provisoirement négligés, et les approfondirions de la sorte. Pour l’heure, il est question de cité, de géographie urbaine. Il faut saisir au plus juste la forme exacte de ce qu’est une cité Psycho-Batave. A cet effet, notre premier problème fut de considérer une zone que nous avons baptisé la Psycho-Batave Belt, s’étendant de la Californie du Sud à la Floride. Alors, oui, votre Massachussets natal, berceau du Psycho-Batave Tendre n’en fait pas partie, parce que, comprenez-vous, il s’agissait de ne circonscrire qu’un espace purement, exclusivement Psycho-Batave, et il nous apparut que la séduisante Nouvelle-Angleterre n’en offrait qu’une expression atténuée, pas fausse, ni gauchie, mais trop spécifique quand même. Une fois la Ceinture tracée, nous devions examiner à la fois la genèse, l’organisation et la logique à l’œuvre dans la formation et la croissance des principaux centres urbains du Psycho-Batave. Enfin, et nous n’en sommes pas encore arrivés à ce point, il faudra déterminer comment, artificiellement, nous pouvons reproduire ce modèle ou l’ajuster à des modèles éloignés, voire contraires.

-         Eh bien, que savez-vous sur la cité Psycho-Batave ?

-         C’est une banlieue pavillonnaire.

-         Est-ce tout ?

-         Le reste consiste en hypothèses, la seule certitude est que la banlieue pavillonnaire désigne une réalité récurrente du Psycho-Batave, et que nous devons ainsi la considérer comme une expression haute et décisive de ce qu’est urbanistiquement le Psycho-Batave.

 

En écoutant Mermouch, je me fis la réflexion que les hérauts contemporains du Psycho-Batave possédaient une vigueur toute discursive et s’attachaient aisément à des domaines extra-musicaux, deux traits qui nous séparaient, Mermouch et moi, mais que le passage du temps, le renoncement de Don Creux et la mort de Marvin Marty justifiaient. C’était donc là ce que le Psycho-Batave actuel, sous la férule de l’invisible Jean Pop 2, proposait, et qui, efficient ou non, avait son honneur, son ambition et sa criante originalité. Je me sentis à la fois exclu du cours des choses et favorablement porté à goûter ce Psycho-Batave moderne, qui tranchait avec tous les désaveux, rococo, Arméniens ou Bulgares, que j’entendis et dus braver pour moi-même, en ce qu’il postulait sans hésitation au siège intégral de toutes les cités du monde. Le réconfort fut immense, et j’eus la tentation de poser sur l’épaule de Mermouch une main paternelle, de ces mains dont Sred Sweign possède une maîtrise inégalée. Je trouvai heureusement un biais à cette impulsion qui aurait contrit notre Psycho-Géographe, en repérant opportunément, sous une vitre murale, un disque cher à mon cœur, et qui devait l’être tout autant à celui de Mermouch : «Look At The Moon », par The Amoebas, trésor du Psycho-Batave Lavette de Baltimore, Maryland. 

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commentaires

sred sweign 04/06/2007 14:46

Je pleure et pleure encore et ris à perdre voix de ces révélations, Mermouch était donc sur l'Arche...