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25 janvier 2007 4 25 /01 /janvier /2007 13:50

            Un être peut donner l’impression d’une grande austérité, lorsqu’il s’attache à des études très savantes et complexes, en obéissant à un protocole des plus stricts, ayant réduit, et même annihilé sa sociabilité, et châtier pour cela dans son langage toute marque d’abandon, cet être continue de nous aimer s’il réserve pour son usage intime une grande œuvre du sentiment, qu’il chérit sans ostentation et qui, à ses yeux, compense la vilenie des êtres vivants, en rassemblant toute la sagesse des êtres morts. Uder Mermouch ne se connaît aucun frère et cependant, son cœur m’apparut inépuisablement généreux lorsque je vis le 45 tours « Look At The Moon » par The Amoebas, par-dessus l’épaule de mon hôte. Je ne fus pas longtemps sans explication, l’extrême sollicitude de Mermouch ne permettait pas que l’on adopte tel comportement sans que celui-ci ne fût analysé et parfois critiqué par l’impitoyable observateur que Mermouch était. J’appris ainsi ce qui suit :

 « Les distractions au fort ne sont pas légion. Parmi elles, le bridge nous délasse le soir venu. Je peux m’y livrer avec détachement, échafauder alors quelques raisonnement, des plans de travail, et je suppose que tous mes partenaires, tacitement, jouent leur partie pour une raison identique : cette toile de fond virile, ennuyeuse, honorable, s’avère très nécessaire à nos pensées respectives. Avez-vous remarqué combien la pensée ne supporte plus le confinement de la chambre mais exige un espace légèrement, simplement socialisé, l’obstacle le plus menu, le moins rebutant, car c’est à cette condition : la possibilité de poursuivre un cheminement d’idées dans un espace qui ne lui est pas dédié, c’est à cette condition que nous vérifions la vigueur de nos idées, et il faut pourtant que l’espace ne soit pas trop éloigné de la chambre, qu’il conserve un caractère de chambre d’étude, sinon l’hostilité à la pensée croît au point de détruire l’esprit. La salle de bridge, qui n’est pas une salle, plutôt la partie d’un salon, la salle de bridge est bien cette supra-chambre d’étude, son prolongement, et ainsi, j’aime nos parties insouciantes et silencieuses. Il y a un mois de cela, notre ami Poire a posé bagage au fort, mais son acrimonie l’empêchant de se livrer au moindre jeu, son nihilisme l’ayant temporairement séparé de l’idée-même de plaisir, Poire qui a laissé ses cheveux pousser et ne contrôle plus son poids, fouille avec frénésie dans la prestigieuse collection de 45 tours Psycho-Batave de Jean Pop 2, et joue certains disques. C’est ainsi que j’entendis pour la première fois « Look At The Moon ». La chanson provoqua en moi un curieux phénomène. Je nous vis, moi et mon père, à Istanbul au début des années 1950. Par une nuit chaude et claire, nous arpentions une galerie que de véritables torches éclairaient. Nos ombres, portées par la lumière des torches, dessinaient des silhouettes monstrueuses. Je n’osai trop regarder dans les ruelles où je craignais de réveiller la fureur des mendiants et des assassins. Mon père portait un uniforme galonné. J’imitai la rectitude de son allure. Nous approchâmes bientôt des rives du Bosphore, là mon père soudain plus souple s’assit au bord d’un débarcadère, et il renversa sa tête, en sifflant une mélodie qui était celle de « Look At The Moon ». Puis il chanta les vers que vous connaissez. Je découvris chez cet homme qui me terrifiait une joie paisible et nostalgique. Il prononça ces paroles : « Songe que nous sommes le monde merveilleux contenu entre les plis d’un drap incommensurable, et quand il plaira aux Dieux de se réveiller, tout s’effondrera, même ces fleuves dont nous admettons un peu vite la puissance. » Mon père me sourit et proposa de nous chercher des glaces.

-         Au début des années 1950 ?

-         Oui, à Istanbul.

-         Ce souvenir serait-il spécieux ?

                                          

                                                     Uder Mermouch Senior

-         Il l’est. Les Mermouch vivaient à Ankara. Mon père vouait une passion à Gibbons, plutôt qu’à la poésie Psycho-Batave de Baltimore. Son dos était voûté, abîmé. Alors comment expliquez-vous que cette scène se fût présentée si spontanément, si complètement formée, à mon esprit, avec une précision que n’importe quel souvenir serait en peine de copier ?

-         Cette propriété remarquable qu’ont certaines œuvres à inventer de toutes pièces un passé idéal pour chacun, je l’explique par le concept de Passé en tant qu’Absolu. Le Passé en tant qu’Absolu rejoint peu ou prou l’idée d’une mythologie privée, il est ce qui ouvre à chacun les formes, le récit, les figures décisives de son existence rêvée, mais afin qu’un tel prodige ait lieu, l’œuvre doit réunir les qualités essentielles du Passé absolu. « Look At The Moon » semble les comporter toutes. Comme vous, une enfance légendaire a surgi sous mes yeux la première fois que j’entendis cette chanson de The Amoebas, et je me vis au milieu d’un convoi, plein de bêtes et d’hommes, de fusils et de pioches, un convoi dangereux dans les forêts de l’Oregon, je nous vis bâtir une église et une école, ramasser les premiers légumes, récolter les premiers fruits. J’étudiais ensuite les composantes de « Look At The Moon » et tentais d’en justifier les parties et le tout. Le premier trait frappant est l’égalité du rythme, un rythme ni trépidant ni trop lent, un cours régulier, une vivacité point trop alerte. J’en conclus qu’il s’agissait là de la joie des éléments : le rythme traduisait la joie d’une vie saine et ataraxique. Les voix, elles aussi, même lorsqu’un écho profond les garde d’atteindre à une pleine clarté, témoignent de cette santé ; ce serait un contre-sens d’associer des harmonies puissantes au sentiment d’une Nature révélée. Les voix ne doivent pas agir comme une piqûre ou un éclair, mais dans le halo qui les emporte, elles parlent comme le Dieu qui se manifeste par les nuages dans le firmament, ou bien comme la brume de l’aurore, une présence ineffable et bienveillante. J’aime particulièrement le canon bref et évaporé sur le vers « Look At The Moon » : au lieu de la fusée chorale attendue, les voix figurent une échelle dont les premiers barreaux s’effaceraient au fur et à mesure de l’ascension, et dont la destination est masquée à notre entendement. Le procédé est simple. Comme cette mélodie, marquée par la perfection circulaire et concise des airs patriotiques américains, dénuée d’accent, à la tonalité unie, ennemie de l’emphase, et cependant, il existe un accord mélancolique, celui que soutient le vers « And now she’s gone ». Cet accord symbolise la tentation passagère de la tristesse, et il est d’autant plus beau d’entendre juste après la reprise du mood initial, qui console le chanteur de la perte de son amour. Il n’est d’autre compensation que la saveur d’un Immuable reconquis sur le malheur d’une déception. Enfin, ce qui, je peine à la confesser, me transporte d’aise et d’admiration, et conforte notre théorie d’un Passé absolu, c’est… ah, vous risqueriez d’en tirer des conclusions regrettables…

-         Achevez.

-         La lead guitar, Mermouch, sa virtuosité me touche. Le virtuose est médiocrement considéré dans l’histoire du Psycho-Batave, mais celui qui joue sur « Look At The Moon » mérite une statue dans sa bonne ville de Baltimore. Rien qu’avec une fine réverbération, de magnifiques glissandi, ou des grappes de trois notes cristallines, le soliste, parfaitement au diapason de la rumeur océanique du reste de l’orchestre, respectueux de cette section rythmique engloutie mais pas morte pour autant, le soliste assume à lui-seul le mouvement fin, l’esprit subtil, le fluide sympathique de la chanson. Je dirais que sa partition vaut toute l’histoire de l’estampe japonaise, qu’elle en résume le style et la grâce, le vif et égal déplacement, le furtif et néanmoins toujours égal passage d’air, d’eau et de vie. Le Passé absolu comme le discret et infime passage des éléments, qui, lorsque nous l’appréhendons, annule pour nous et l’agitation et la vaine grossièreté de notre condition, celle d’hommes en lutte, bons à la souffrance et à l’inquiétude, dans la fournaise intolérable de nos intérêts.

 

-         New-age que cela. Nous avons besoin de chair, de cruauté et d’a priori violents. Et peut-être que certaine main d’enfant attend votre venue, vieux bougre. Suivez-moi.

 

The Amoebas - Look at the moon

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