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1 juillet 2005 5 01 /07 /juillet /2005 22:00

              Un petit homme affûté, au visage congestionné mais au centre duquel les yeux lançaient des éclairs, nous servit de guide. De sa voix aigrelette, où le comique le disputait à la violence, il nous expliqua que sa position actuelle était due aux nombreux services qu’il avait rendus par le passé à Jean Pop 2, sans compter qu’il n’y avait pas meilleure assurance que lui lorsqu’il s’agissait de redresser les côtes aux mauvais payeurs, le nombre de ces derniers s’était d’ailleurs accru en quelques années, à croire que plus personne ne savait ce qu’était le respect, à qui on le doit et comment on le manifeste, ces choses devraient être sues depuis l’enfance, or on n’en faisait qu’à sa tête, dans le pur mépris des règles, comment voulez-vous qu’on garde son sang froid en permanence, il faut parfois s’employer très tard à creuser des trous alors qu’on préférerait jouer aux cartes avec les amis (là-dessus, Legendre parut se mettre à réfléchir. Puis plus rien.), ou dîner avec une gentille fille, je veux dire pas le genre à dire en public qu’elle trouve du charme à Nat King Cole, elle voulait dire « du talent », naturellement, mais soudain vous devez vous trouver dans un certain hangar, dans une certaine forêt, sans chandelles,  sans alcool, en bras de chemise, et le sens de vos activités se rappelle à vous : je réponds aux circonstances, je ne considère pas que j’abrite en moi une maxime morale qui serait supérieure à la vie elle-même, faites gaffe, ce costume m’a coûté dix mille dollars, au fait, chaussez ces masques, mignons n’est-ce pas, il s’agit de The Specters, je ne vais pas vous mentir, ces gars-là n’ont pas joué le jour de mon mariage, mais enfin, il semble que leur musique soit à l’honneur ce soir.

 

"Un petit homme affûté, au visage congestionné..."

 

 La conversation du guide était si éblouissante que je ne retins aucune impression visuelle de notre progression à l’intérieur du navire. Hormis le souvenir d’un escalier et celui de mousseline rouge, les détails me fuient. Aussi j’ignore combien de temps et par quels détours nous parvînmes à la grande et lumineuse salle de réception. Là, enfin, nous vous vîmes. Ce n’était pas vous dans un premier temps mais le tableau vivant qui s’animait sous nos pas, et dont l’insigne beauté nous contraignit bientôt à nous arrêter, au risque de vous perdre vous ainsi que l’objet de notre visite. Je pourrais invoquer à titre de comparaison la fête donnée par M. Arkadin dans sa retraite espagnole, simplement parce que dans les deux cas les convives étaient masqués. Mais la fête de M. Arkadin répond encore à la description classique de la mascarade : belles étoffes, musique à boire, danses athlétiques, rires sonores, prolifération des couleurs et des formes, jeux et charades. Jean Pop 2, lui, créait sous nos yeux ce qu’à défaut nous serions tenté d’appeler une mascarade Psycho-batave. On ne dansait guère, on faisait le In & Out en étouffant tout gémissement pour ne pas couvrir le séraphique « Depression » de The Specters, qui était diffusé en boucle par les haut-parleurs couverts de lierre et de pétunias, dissimulés derrière de petites fontaines. Parce que Jean Pop 2 marquait autant qu’il le pouvait sa fascination pour le film « Profondo Rosso », il avait fait accrocher divers tableaux représentant des sabbats ou des bûchers et quelques miroirs de type grotesque. On trouvait aussi des coffres arabes en bois sombre où des scènes d’enlèvements au sérail étaient gravées, des éléphants de porcelaine dans lesquels on avait fiché des flambeaux. Et au milieu des accouplements se tenait une vieille femme fardée, des colifichets en or tombaient sur sa poitrine et elle nous contemplait avec effroi, en ouvrant très grands les yeux sous son large chapeau noir. « Vous l’avez tué, mon petit ! » fit-elle posément, sans qu’elle parût s’adresser particulièrement à notre groupe. A notre gauche, un homme qui chevauchait une dame tordait son propre corps dans des postures qui n’évoquaient pas la jouissance physique ; de brèves saccades faisaient s’affaler la silhouette qui se reprenait aussitôt, les mains venaient recouvrir le masque puis se crispaient comme si elles avaient voulu en rider la partie supérieure, enfin la tête se détachait, balançait en arrière avant de se coller au torse, qui était pris de légers spasmes. Etrange cérémonial qui devait augmenter les plaisirs de l’amour. Cet homme, je l’appris plus tard, pleurait. J’avais entendu son nom, Sred Sweign, au début de ma convalescence lorsque la chance me fit croiser le chemin d’Adrian Lloyd à Donnafugata. Pour le moment je ne soupçonnai pas qui cet homme sensible pouvait être et je n’eus guère le loisir de m’interroger : j’allais m’enquérir de son identité quand vous, Jean Pop 2, sans doute furieux de ce que je montrasse de la curiosité, élevâtes soudain la voix. « Poire ! Laissez Sweign pleurer tout son soûl, laissez-le explorer pour son compte les limites de l’enthousiasme, Sweign est un poète : il pleure plus qu’il ne respire, tous les poètes sont ainsi, tous les poètes pleurent et s’il ne pleurent pas, ils courent droit à la honte, à l’échec, à la souillure, Sweign pleure et je me réjouis du fait qu’il pleure comme au premier jour, comme ce soir à Cracovie où il dansa seul avec une femme africaine sur la musique de The Four Seasons, la chanson s’appelait « The Night » et lorsqu’il pleura en l’écoutant, Sweign et moi avons compris qu’il était devenu un poète, maintenant The Specters, qui égalent en intensité The Four Seasons, font pleurer Sweign et toutes ses facultés poétiques sont en alerte, ses dons innombrables se mettent en branle, son imagination se gonfle des songes les plus capiteux. Poire ! Laissez Sred Sweign épuiser le sel de ce qu’il est et préparez-vous à recevoir ma péroraison de plein fouet ! Elle ne sera pas celle d’un poète, bien qu’elle regorge de trouvailles poétiques ; elle sera une péroraison Psycho-batave ! ». Je vous observais, à seule fin de nourrir ces lignes, mais le lecteur me croira-t-il lorsque je lui rapporterai que seul vous aviez chaussé le masque du chanteur principal de The Specters, que la pochette du pressage original de la chanson « Depression » vous faisait un turban façon Orgue du Fantôme, que vos joues étaient badigeonnées de mousse à raser, qu’enfin votre sceptre Psycho-batave était gainé dans un fourreau en peau de daim ? Je ne notai pas sur les traits sévères de Randall Webb ni sur ceux, avachis, de Legendre, un quelconque étonnement à ce spectacle que, de mon côté, je scrutais indéfiniment, avec ardeur et passion, et vous fûtes lié un instant à mon premier sapin de Noël, dont je ne perdis jamais le souvenir et à l’éclat duquel seul je peux comparer le surgissement de Jean Pop 2.

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