Dimanche 9 janvier 2005 7 09 /01 /Jan /2005 00:00

                                                                                      

 A Jean pop II, Marquis de Pompadour,

ami et frère de la connaissance

 

   Il est faux de prétendre, comme beaucoup de romanciers l'ont fait, que notre personne se composerait de plusieurs moi. Si nous voulons réinvestir cette notion d'un contenu, nous devons admettre que le moi est l'unité tant contrastée , tant menacée de toutes nos manifestations. L'erreur de Mrs W. et de M. P. consiste à nier la complexité intrinsèque du moi, comme s'il était raisonnable de réduire celui-ci à une seule attitude vitale. Au contraire, le moi est le résultat de conflits, de dissensions qui, loin de le fragmenter, en assurant la vitalité. Cette obstination à vouloir critiquer la notion de moi s'appuie finalement sur une banalité: nous sommes parfois contradictoires, ce que le sens commun a toujours su. Le moi, analytiquement singulier, serait plutôt la réunion de pôles, dont la soul music nous raconte la lutte fratricide.

 

   Il coexiste en chacun de nous, sans que cela nuise à l'intégrité de notre personnalité, un pôle David Ruffin et un pôle Lee Dorsey. Ces pôles recouvrent chacun une pluralité d'attitudes de vie et de pensée, qu'il faudrait bien sûr détailler, mais nous n'en donnerons ici que les articulations, étant entendu que cet article ne sert que de propédeutique à une nouvelle discipline de l'esprit, dont le nom reste à trouver. Avant de décrire le fonctionnement de ces deux pôles, le lecteur aimerat sans doute que chacun d'eux soit présenté pour lui-même.

   Le pôle David Ruffin est le vecteur de toutes nos pulsions mortifères, il est l'expression moderne de l'Instinct de mort. La flamboyance constitue son ressort, nourrissant un comportemment violent, égocentrique et destructeur: véritable force de frappe, pluie de napalm, le pôle David Ruffin est responsable à la fois de nos désastres et de nos éclats tragiques. Il ne s'agit pas pour autant de le condamner, ni d'apprendre à le museler, parce qu'il peut par ailleurs nous procurer une capacité surhumaine de détestation, et c'est par lui que notre sentimentalité s'exacerbe. On remarquera l'ambivalence, difficile à dissiper, de ce pôle, dont le rendement, chaotique le plus souvent, peut parfois s'avérer immense.

   Le pôle Lee Dorsey nourrit, quant à lui, notre pouvoir d'amabilité et de contentement. Il est une célébration innocente et joyeuse des bienfaits de la vie, un "sourire" d'après Allen Toussaint. Elégance, décontraction et familiarité lui sont dues. Ce pôle explique l'aisance, la confiance, avec lesquelles nous accomplissons nos actions. Si, à la différence du Pôle David Ruffin, le pôle Lee Dorsey ne nous entraîne pas sur les cimes de l'humanité, au moins ce dernier nous confère un équilibre et un sens de la bonté, absents du précédent.

   Le lecteur perspicace aura compris qu'aucun de ces deux pôles, et même dans leurs échanges, ne saurait justifier la création. C'est qu'il manque à notre description la notion de fluide Sly Stone. Le fluide Sly Stone circule entre les pôles et de cette circulation naît l'énergie de la création. Il est une sollicitation permanente de la force des pôles David Ruffin et Lee Dorsey. Quand le fluide parvient à stabiliser son rythme, dans une économie idéale de forces polaires, il peut donner lieu aux plus magnifiques créations, dont le parangon est justement Sly Stone. Seulement, il arrive que le fluide Sly Stone s'investisse tout entier dans un pôle particulier, dans lequel il ne peut de toute façon demeurer à loisir, et nous observons, alors que telle attitude vitale, impossible à tenir dans la réalité parce que trop éprouvante, prend miraculeusement forme. D'où l'existence du type Marvin Gaye, investissement total du fluide Sly Stone dans le pôle David Ruffin, et le type Curtis Mayfield, investissement total du fluide Sly Stone dans le pôle Lee Dorsey. Les irrégularités de la circulation fluidique permettent aussi bien d'autres genres de création, qui donneront lieu à des cas, tel le cas Betty Harris, le cas James Carr ou bien le cas Bobby Freeman, tous remarquables du fait qu'en elles-mêmes, les irrégularités ont atteint à chaque fois des zones privilégiées des deux pôles: il en résulte (qu'on pense au cas Betty Harris) une oeuvre peu cohérente, alliant les registres les plus opposés, mais toujours infaillible dans son excellence. Signalons enfin la possibilité  d'un dysfonctionnement, imputable au fluide Sly Stone lorsque celui-ci n'irrigue plus les pôles David Ruffin et Lee Dorsey mais se dépense lui-même en tant que force de vie. Quand le fluide se prend pour objet, soit la création se vide de tout sens pour aboutir au déchet (dégénérescence Parliament) soit le fluide est suffisamment bouillonant pour susciter une création singulière et fascinante (faculté Andre Williams).

 

   Nous espérons ainsi contribuer à l'essor de la science psychologique, convaincus de son importance pour un projet de paix universelle et aussi de sa nécessité dans la perpétuation de l'espèce humaine.

 


Par JEAN-PIERRE-PAUL POIRE - Publié dans : Essais épars - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire
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