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8 février 2007 4 08 /02 /février /2007 21:54

            Au commencement étaient trois jeunes Noirs, employés dans une société d’agro-alimentaire de la banlieue de Dayton, Ohio. Le premier d’entre eux s’appelait Rudolph Sapnish. Parce qu’il était doté d’une puissante voix éraillée et qu’on ne le croisait jamais sans ses lunettes de myope, Rudolph Sapnish, qui avait en outre passé son enfance dans un foyer d’accueil, évoquait irrésistiblement David Ruffin. Cette comparaison ne joua pas en sa faveur, car Rudolph se contraignit par la suite à adopter l’humeur fantasque du grand vocaliste et à renoncer au caractère affable qui lui avait attiré ses rares amitiés. Le second, Rod Highland, était un larron jovial, buveur sympathique et incapable de la moindre profondeur. Sa force herculéenne le destinait à la fonction de batteur/percussionniste au sein des Insane Niggers. Le troisième, Felipe Jackson, avait une démarche claudicante, héritée d’un combat nocturne contre deux sans-abri particulièrement véloces, qui lui dérobèrent son portefeuille et sa veste d’université (Felipe, à la différence de ses deux comparses, avait reçu une instruction universitaire). Mais Felipe souffrait aussi de manière plus intangible. Il était un métis afro-américain/portoricain et considérait sa mixité ethnique comme un fardeau, bien que ni Rudolph ni Rod n’y eussent jamais fait allusion. Evidemment, c’est lui, Felipe, qui baptisa le groupe The Insane Niggers.

                                          

                                       Rudolph Sapnish aka "Dayton David Ruffin"

     

       A l’automne 1964, les trois collègues jouent leurs premiers concerts dans des bars de Dayton. Merveilleuse fidélité à la modestie des débuts, The Insane Niggers ne joueront ni dans les clubs, ni dans les radios, ni dans les Battles Of The Bands et encore moins dans les Fraternity Houses. Leur répertoire consiste uniquement en reprises, et le groupe ne possède alors pas de guitariste. Bien qu’il soit quasi impossible de connaître les chansons que les Insane Niggers interprétaient, un témoignage existe sous la forme d’un acétate mystérieux, enregistré loin de chez eux, en Pennsylvannie, sous la houlette de Clay Barclay Jr. : « What’s On A Surfer’s Heart b/w Valley Of Tears ». L’original de « What’s On A Surfer’s Heart » est crédité aux légendaires Faraway Suns, le premier orchestre du mythique Guy Kraines. Quant au second titre, il est bien sûr une relecture patiente et lyrique du classique de Buddy Holly.

            En août 1965, le trio est augmenté en quatuor avec l’arrivée du guitariste Earl Mulberry. Earl vient de s’installer à Dayton, et, sans activité, il est immédiatement séduit par le nom du groupe qui semble promettre une orgie ininterrompue et tapageuse, et lui offre surtout, à lui Earl, la chance de mettre un pied dans le « rock-business ». Proche de Felipe, il encourage ce dernier à composer des originaux. Très vite, le son de l’orchestre atteint à cette frêle et menaçante carcasse que nous lui connaissons et qui assimile The Insane Niggers aux lointains The Mauve et The Rising Storm. Les textes, extrêmement novateurs, sont tout empreints de ressentiment de classe, de dépréciation de soi et de paranoïa ethnique : ils singularisent pour nous, modernes, The Insane Niggers.

            Leland Christburgh était le fils d’Owen Christburgh, un vénérable chirurgien-dentiste de Dayton. Son père venait de lui procurer un matériel d’enregistrement des plus rudimentaires qu’il était désireux d’essayer avec le premier groupe sans contrat dont il verrait le spectacle. The Insane Niggers n’étaient pas à proprement parler une sensation locale, mais ils étaient entourés d’une certaine aura qui leur valait au moins respect et déférence. Si aucun directeur exécutif ne les signerait, tout le monde en ville estimait que leurs chansons méritaient d’être immortalisées. Leland sauta sur l’occasion et pressa quatre 45 tours sur son label « Steel Music ». Leur parution, mensuelle, fut la suivante : « You Caught The Wrong Man b/w Through With Dope » (février 1966) ; “I Wasn’t Here (Where You Thought I Was) b/w I’m Accused Of Something I Didn’t Do” (mars 1966) ; “It’s Cold In Jail b/w I Didn’t Steal Nobody” (avril 1966) ; “Ain’t Marching In The Latino Parade b/w Cuffs On My Knees” (mai 1966). Quelques engagements suivirent mais en août 1966, un événement étrange précipita la séparation du quatuor : Rod apprit à ses amis Felipe et Rudolph qu’Earl n’était pas celui qu’il prétendait être.

                                     

                                                     Owen Chritburgh & Wife

      Il avait découvert, un matin que lui et Earl s’éveillaient dans la même pièce, au lendemain d’une party très wild, que leur guitariste n’était pas un Noir. Earl était issu d’une vieille famille de riches magistrats de l’Alabama. Leur foncière iniquité avait conduit leurs ouvriers agricoles à entrer en rébellion, et ceux-ci avaient tué à coup de pierres le frère aîné d’Earl. Bouleversé, le garçon s’enfuit du domaine et erra dans les Etats du Nord, grimé en Noir. Le matin de sa découverte, Rod avait fixé son attention sur la cheville dénudée du guitariste. Il en avait tiré les justes conséquences, puis avait fouillé dans les papiers de son ami. Earl fut récupéré par sa famille et placé en internement. The Insane Niggers tirèrent alors leur révérence. Rod fut appelé sous les drapeaux ; on l’inculpa de viol à l’hôpital militaire de Saigon, où il termina ses jours, empoisonné. Rudolph tenta infructueusement une carrière solo sous le nom de « Dayton David Ruffin », puis retourna à l’usine. Quant à Felipe, qu’il soit aujourd’hui en paix ou non avec ses démons, il intégra le staff du docteur Christburgh. Il est devenu homosexuel.

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