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31 mai 2007 4 31 /05 /mai /2007 11:29

La ville de Minneapolis forme avec sa voisine St. Paul une entité urbaine communément appelée "Twin Cities". Seule aire urbaine d'envergure nationale de l'Etat du Minnesota, situé en marge du 49e parallèle nord, frontière historique entre le Canada et les Etats-Unis d'Amérique. L'Etat est situé à l'ouest de la région des grands lacs, les températures y sont extrêmement rigoureuses, glaciales pendant la majeure partie de l'année, moites durant un rapide été. Minneapolis-St. Paul la cité double se trouve dans un recoin d'une Amérique agricole et sauvage à l'horizon géométrique dans sa partie sud, barrée de montagnes noires d'arbres sévères au nord. Des espaces placés sous le signe trouble de l'eau qui macule son relief d'innombrables lacs d'un bleu rigide. Des espaces peuplés et cultivés par de tenaces et taciturnes luthériens d'ascendance germanique ou scandinave.

 

Nous y sommes loin, très loin des vibrations cacophoniques de la côte est, loin de celles plus proches mais plus erratiques de celles de villes du midwest telles que Chicago ou Detroit, très loin également de l'univoque sérénité des grandes plaines, très loin aussi de la torpeur du vieux sud, en aval du Mississippi qui coule pourtant en ces lieux. Ce fleuve qui traverse les deux villes, y est déjà très puissant. Le glauque de ses eaux glacées, opère un constant et tranchant rappel de l'écrasante hostilité minérale de ces terres aux citoyens de Minneapolis-St. Paul qui le traversent ou le longent au volant de leurs véhicules de métal, puissants et bridés. Cette évocation est sans appel en tout temps de l'année et les habitants de ces lieux ne s'y trompent pas, ils se sont résignés à l'ignorer, ils regardent en eux ou se perdent dans des perspectives fuyantes. Minneapolis dont l'étymologie est formée de la même racine indienne Dakota 'mni' (eau) qui a donné son nom à l'Etat et de celle grecque de 'polis' (ville), renvoie encore à la puissance de ces eaux.

 

Ces habitants sont enveloppés par le vaste organisme qu'est cette ville-double. Un organisme qui, sans le caractère implacable des terres où il est situé, s'il n'est pas tout à fait hostile est hiératiquement indifférent. Un organisme constitué d'organes de pierres, d'acier, de béton, séparés par des voies tirées au cordeau que les citoyens parcourent enfermés dans l'habitacle de leurs automobiles parce qu'il fait définitivement trop froid dehors et que le chemin à parcourir pour atteindre la zone industrielle, le bureau ou le rare et contraint lieux de loisirs est toujours trop long. La neutralité des édifices ne perturbe pas le trajet des citoyens de l'unique métropole de cet isolé septentrion maintenant conquis et parcimonieusement habité. Les limites administratives mêmes collent à la raisonnable géométrie adoptée pour mieux cerner et domestiquer le globe. Parallèles et méridiens, cercles vus par les hommes comme de parfaites droites. Les diagonales sont ignorées, tout peut être vu comme parallèle ou au mieux tangent. Sur tout cela règne un ciel qui peut être dégagé, bleu, vierge, simple rappel de l'immensité du vide qui nous sépare de cette apparente voûte qui ne retient ici aucune chaleur et par lequel arrivent trop souvent d'interminables précipitations.

 

La ville-double ne siffle ni ne vrombit, elle bat, lentement et lourdement d'un pouls solide et industriel. Un pouls à l'origine artificiel mais maintenant ineffable pour les êtres qui vivent à son rythme. Les hommes oeuvrent d'un labeur d'insectes au sein de tentaculesques usines ou perchés dans les alvéoles des tours d'affaires des deux downtowns, ils vont et viennent, flux et reflux à heures fixes de ces organes actifs vers les vastes étendues indifférenciées d'habitations standards qui composent l'essentiel du corps étalé de cette entité urbaine. Un très vaste tissu, fait de cellules labiles, qui présenterait à un oeil aérien une exemplaire hyperplasie. Un nombre non négligeable de ces citadins s'arrêtent en chemin et pénètrent dans des débits de boissons où ils s'adonneront jusqu'à la fermeture à la substance éthylique qui les réchauffera, les divertira de ce décor ostensiblement indifférent, ils pourront faire tourner quelques disques dans le juke-box et ils pourront prendre le temps de porter un regard sur leurs congénères chez qui ils rencontreront comme un reflet...

 

Quelque part en ces lieux, à la fin des années 1960 se trouve un jeune homme discret d'à peine vingt ans, dont on ne sait quasiment rien. Nous savons cependant ce qu'il fit de son sens de la musique qu'il voulut partager avec les hommes. Ce jeune homme s'appelle Michael Yonkers, il est natif de Minneapolis-St. Paul, nous ne savons duquel des deux pôles qu'on ne saurait dissocier. Il joue de plusieurs instruments à cordes, frappées et pincées. Il écrit des chansons, les compose et les interprète en compagnie de son jeune frère et d'un ami. Il a des connaissances suffisamment poussées en électronique pour en user dans la genèse et le jeu de son expression musicale. Il suit des cours à l'Université et passe ses loisirs à jouer ou à bricoler ses instruments dans la cave de la demeure familiale qu'il a d'ailleurs transformée très humblement en un honorable studio d'enregistrement et de mixage.

 

Ce jeune homme est d'une taille moyenne pour un américain de souche anglo-saxonne, il a le visage grave et les traits fins, son corps est d'une robustesse pondérée, ses cheveux raides qu'il porte longs sont blonds. Souffrant d'une myopie moyenne il porte une paire de lunettes à verres concaves, assez épais, optique de l'époque oblige, afin de corriger sa dioptrie trop convergente; de sorte que derrière ces verres ses yeux sont un peu lointains, ils portent un regard qu'il a calme, pénétrant et comme retiré de manière avertie dans certaines profondeurs.

 

Sa musique nous est parvenue dernièrement. Elle nous est venue de cette Amérique dolente, de cette cité double, des années 1968 et 1969, sous la forme d'un album de treize titres, intitulé Microminiature Love. La substance de cet album est le fruit du travail de Yonkers durant la seconde moitié des années 1960, travail qu'il avait compilé et préparé en vue de la sortie d'un album de sept titres à l'automne 1968 sur le label local Sire. Un ensemble de compositions qu'il jouait un peu partout depuis quelques années sur diverses petites scènes à travers sa ville double. Cet album initial n'a jamais vu le jour car pour une raison indéterminée, l'entente a été rompue avec ce label et l'album fut remisé au placard. L'ensemble, qui comprend les sept titres initiaux et six autres enregistrés lors d'une unique session dans le home studio de Yonkers au printemps suivant de 1969, a finalement été exhumé par le label Destijl et a paru au début des années 2000 sous le même titre Microminiature Love. C'est sous cette forme que son travail nous a atteints et éblouit. Sans aucune information sur l'homme, nous nous sommes étourdis à l'écouter nous parler, de si loin et nous atteindre de si près. Traversant les trente-huit ans nous séparant, son travail, s'est adressé directement à nos coeurs et à nos âmes. De la première écoute jusqu'à ces instants ou nous écrivons ces lignes, l'oeuvre portant le nom de Microminiature Love, signée Michael Yonkers a imprimé de sa marque nos coeurs et nos âmes, s'installant profondément en nous tel un double attentif. Parmi tous ces morceaux aucun ne déroge à l'étrangeté contenue caractéristique du travail de Yonkers, cette rigoureuse économie dans le rapport fond/forme, armature inébranlable sur laquelle vient s'exprimer la chair expressive des sons. Nous entendons toujours la voix de tête de Yonkers si lointaine et si finement modulée accompagner puissamment un jeu à la sobriété tordue frictionnant la rugosité de l'accompagnement. Il nous fait don d'un univers sonore d'une richesse et d'une profondeur précieuses portées par une concentration audacieuse sur ses graves propos. Nous avons trouvé aussi loin que nous ayons eu le loisir de parcourir cette dense matière ressuscitée, une même singulière identité s'exprimant, se déployant, se renouvelant sous des arguments différents dans chaque titre. Nous avons trouvé de ces choses rares, que le temps n'érode pas, les éléments irréductibles de cette matière qui compose les métaux précieux.

 

Uder Mermouch, mai 2007

Michael Yonkers - Boy in the sandbox

Michael Yonkers - Returning

Michael Yonkers - Puppeting

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