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21 juin 2007 4 21 /06 /juin /2007 18:04

L’Ohio ne laisse pas indifférent au sein de la rédaction. Certains le honnissent comme l’état qui représenterait le moyen, le lac d’eau tiède, « le ventre mou du Psycho-batave » pour reprendre l’expression de Demetrius Jackson. D’autres confessent la fascination que leur inspire ce lieu privé de faciès, écrasé de grisaille. Il s’agira pour nous, comme le juré devant la plaidoirie, de comprendre, davantage que de réagir.

Nous laisserons à notre collaborateur Uder Mermouch le soin de dresser la psycho-géographie de l’Ohio ; nous nous chargeons pour le moment de révéler cet inédit de Randall Webb, composé durant l’hiver 1970.

 

            « J’ai posé les pieds à Akron, puis j’ai traversé Cleveland en voiture dimanche après-midi. L’air était humide et la chaussée semblait se tasser sous les roues. Je me suis souvenu de la violence, pendant les années où il y avait de la musique, avec laquelle Demetrius et moi rejetions en pavé les productions émanant de l’Ohio, la superbe un peu vaine avec laquelle nous contournions la fausse bonne humeur de The Outsiders ou The Choir, l’amateurisme trop peu bouleversant de The Alarm Clocks ou The Rats, la maigreur d’inspiration de The Human Beinz, dont la carrière exclusivement constellée de reprises était loin de nous inspirer autant de fauverie écumante que celle des lanciers The Chants R&B.

Toutes ces formations incapables de fraîcheur étaient cause que Demetrius avait baptisé l’état « le ventre mou du Psycho-Batave ». Aujourd’hui, je peux revenir sur cette proclamation sans appel, pour défendre la production musicale de l’Ohio non pour sa grandeur, mais pour la radicalité de son salissement, qui me semble maintenant la marque non d’un « milieu », mais d’une flaccidité unique et, somme toute, troublante.

Je dois dire que cette révision me fut d’abord inspirée par l’écoute du « I’ll leave you cryin’ » du Us Too Group, il y a quelques mois. Datant de février 1967, cet enregistrement pourrait presque autant provenir de la létale 1969, tant il porte sur lui la chapelure de poussière de ces années tardives et poussives. D’une tristesse insondable, cette chanson n’en est pas pour autant émouvante. Elle insuffle une morosité lente, donne l’impression de passer une nuit dans une gare, découpé par les néons.

C’en était bien assez en tout cas pour relancer mon intérêt pour cet état longtemps laissé à la porte. Ma première constatation fut qu’on n’applique aucun visage à l’Ohio. Lorsqu’on évoque les formations du cru, nulle particularité, même vestimentaire ou d’attitude, encore moins ethnique, ne vient titiller le devant ou l’arrière des yeux. Aucune vision de lascivité lagunaire ou de hipsterisme de bitume californien ; absente, la mise impeccable des Underdogs de Detroit, lorgnants vers le lamé Motown ; hors des mémoires, le colossal guitariste Texan de The Bad Seeds, ainsi que la mâchoire ferme de leurs voisins Sparkles. Même des scènes moins documentées mais tout aussi primordiales convoquent des images dont reste privé l’Ohio : il suffit de penser à la chemise de lin blanc des Arizoniens The Grodes, qui illuminèrent d’insectes inquiets le désert lourd.

Pas d’image, peu d’innocence et une absence troublante d’originalité : voilà ce qu’inspire l’Ohio, cette anti-chambre de l’Illinois. Pas de culture, ni d’intelligence, peu d’humour également, et ce des deux côtés du spectre : On ne sera pas étonné qu’un des morceaux les plus brutaux et littéraux du rock garage (« I know » de Shepherd’s Heard) provienne de Mansfield OH. Ce morceau sans génie, débauche d’énergie malsaine, ne suggère pas une fascination d’ordre intellectuel telle que peuvent en développer des compagnons de cauchemar comme le doublé ultime d’Adrian Lloyd ou le « Hey freak » de The Swamp Rats. En face, du côté tendre du spectre, c’est le même manque de références, de perspective, de profondeur ; témoin le « She » de The Fortels, au titre si peu éloquent, sommet inversé de Psycho-Batave Lavette, mais surtout sa face B, « Merry-go-round » où l’effondrement ne semble plus contextualiser la chanson, mais en être le cœur même. Que dire alors du « Georgiana » de The Bare Facts (nom d’une réalité glaçante, geôlier mutique prévenant toute tentative d’évasion), soufflé d’un timbre millénaire par un chanteur certainement adolescent ? C’est un fait : la musique de l’Ohio provoque l’ennui, mais non pas le bâillement distingué émis du balcon ; non, elle distille l’humiliation diurne, le désir d’oubli du sommeil, bercé de murmures toxiques, et c’est certainement à ce rideau de fer mental qu’aspirent les faussaires de It’s Them, dont le vol onomastique fait écho à la torsion qu’ils infligent à « Gloria » avec leur plombé « Baby I still want your loving ».

Voilà ce que m’inspire cet état pourrissant, qui ne semble attendre que le moment où il sera ruine assumée. Et comme les histoires les plus morbides possèdent leur part d’astre, il est une exception qui se dégage miraculeusement de cette envoûtante boue : c’est le « Land beyond the moon » de The Motions, hymne ravageur à la sagesse que je veux joué à mon enterrement. Loin de toutes ces Clevelands bâties sur le modèle de la souffrance.

Us Too Group - I'll leave you crying

Bare Facts - Geogiana

Fortels - Merry-go-round

It's Them - Baby I still want your loving

The Motions - Land beyond the moon

 

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