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17 novembre 2007 6 17 /11 /novembre /2007 11:28

Nous ne détaillerons pas – mais y échouerons comme on s’échoue sous la chanson – la genèse chaotique et géographiquement étirée du Flying Burrito Brothers, cela reviendrait pour solde de tout compte à expliquer comment de père et mère nous sommes la somme malade et irréductible,  circonscrite à sa mémoire tiraillée. Néanmoins, du former band éclos vers 1967 à Boston, nous retiendrons une ombre bicéphale composée des visages de Gram Parsons et Chris Hillman  dont la chanson Dark end of the street fait figure de proue. La proue sirénienne d’un navire jetée en reflet sur l’écume.

 

Il se creuse, à écouter Dark end of the street, non pas une énigme mais des trous noirs. Et qui dissimulent une lignée de couples sombres : Romantiques. Interdits. Paranoïaques. Scandaleux. Comme il y a eu des couples infernaux dans la littérature, dans des bourgades, des quartiers, des maisons. Et c’est ici, dans ce trou noir que s’est terré le couple indescriptible dont il est question le temps de cette chanson : Quelqu’un caresse et chante tout bas. Parle puis geint à quelqu’un d’autre en face, leur amour. Un amour interdit qui pourtant a lieu, la nuit, au bout de la rue, dans l’obscurité, où les néons n’éclairent plus. Et les amants de mystifier cette liaison.

 

Quelle est elle ? Nous le sentons, un rituel passionné, des retrouvailles dangereuses, une sexualité vécue dehors. Une communauté austère qui regarde autour par les œillères des commandements  menace son avènement au grand jour. Qui sont-ils, ces amants ? Nous n’en savons rien. Ils ne sont rien. Rien que l’amour, anonyme. Secret. Interdit. Et alors ? Alors il nous faudra peut-être nous projeter pendant le déroulement des couplets, nous remettre - ou nous démettre - à la place de l’émetteur – cette voix qui avertit – et reconnaître en son destinataire – celle qui écoute et acquiesce – la personne qui nous a été confisquée. Et là est une beauté immense. Elle ne plaide aucune cause. Incestueuse, pédéraste, adultère, extra raciale, envers et contre tout dogme… qu’importe, le vol est là. Vol du You and me, ses ponctualités, sa persuasion douce, son anonymat, ses rendez-vous. At the dark end of the street n’envie aucune autre forme d’amour. Il sera chatié : We’ll have to pay for the love that we stole. Il y a ce dialogue voluptueux des voix. Le lead et les backing vocals assemblés. Chaque parole lorsqu’elle se termine est reprise par une guitare qui a autant à dire, et les deux d’avancer ainsi, l’un après l’autre dans l’obscurité. Jusqu’au jour. Où l’interdit réinstaure entre les deux amants l’anonymat. Voici les arcanes de cette fugue. Mais, à y réfléchir, des arcanes évidentes.

           

            Creusons. Dark end of the street dans son lancinement, sa verve a quelque chose de beaucoup plus fantomatique qu’il n’y paraît. Lors du dernier couplet if you take a walk downtown / and find some took to look around / if you should see and I walk on by / oh darling please don’t cry on assiste à cette éventualité : celle que ce couple secret, dans cette ville qui les sépare le jour, est contraint à jouer la comédie s’il advient que les amants aient à se croiser. La comédie ou être surpris, dévoilé, humilié ou condamné, à mort, au grand jour. Et là est à chacun des amants un pli à prendre, une gestuelle à dissimuler. Des larmes à contenir. Or, dans le temps de cette chanson qui nous étrangle, c’est davantage que la tristesse, la comédie, la mort qui attend ces deux amants, c’est – qui a plus large envergure et qui les recouvre tous – l’aura noire de la séparation… Tout amour est voué à la séparation. Que l’aimé(e) vous délaisse pour un(e) autre, qu’il meurt, qu’il voyage loin de vous et longtemps, qu’il cesse même de vous aimer est c’est la naissance d’un fantôme : d’une rêverie brune, parfois percée d’azur, où les corps séparés s’appellent au travers l’au-delà des cartes, ou s’ignorent, peut-être ne s’approchent, ne se croisent même plus jamais. Cela d’ailleurs que les villes portent de plus fort en leurs rues : l’espoir au détour d’une rue qu’adviennent des retrouvailles, une rencontre. Et alors c’est la langoureuse distorsion que le temps vous fiche en plein cœur : l’attente. Et l’attente est nourricière de telles chansons. Quand le fantôme, lui est éternel, demeure en vous. Je ne connais pas d’autre chanson qui ait aussi furtivement posé dans une poignée de notes et d’accords, la solitude des amants, leur joie, leurs gloussements, qu’une lucidité inexprimable fait agir à l’envers du monde, au bout d’une rue sans lueurs, à bouffer puis apprendre les restes de la séparation et d’avoir l’audace de la chanter en même temps que de copuler.

The Flying Burrito Brothers - Dark end of the street

 

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Published by Sred Sweign - dans Sred Sweign
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