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25 août 2005 4 25 /08 /août /2005 22:00

            A mesure que mes tempes blanchissent et que mes muscles se raidissent, ma mémoire et ma réceptivité aux plus infimes nuances de la sensation imaginative améliorent leurs facultés. Mes fonctions d’officier de police toucheront bientôt à leur fin et il est temps pour moi de me détacher de toute velléité d’action pour m’adonner à l’étude patiente de mes souvenirs. Non que j’incline à célébrer le passé mais la somme d’expériences et de pensées qui me constitue est suffisamment conséquente pour que je doute d’en avoir tiré les meilleurs enseignements. Il me faut examiner ce que j’ai traversé et en saisir la logique ainsi que la signification. Une vie sans doute ne suffit pas à épuiser les richesses du Psycho-batave, mais je veux terminer la mienne dans un état avancé de connaissances. A cette fin, j’ai aménagé une bibliothèque où les quelques milliers de disques que je possède ont trouvé un espace qui leur convient : les meubles qui les soutiennent sont finement sculptés, la lumière qui les baigne est authentiquement italienne, les murs roses même solidement charpentés semblent exhaler une fragilité de cristal. Au centre de la pièce j’ai disposé un minuscule guéridon où l’on peut feuilleter le registre ainsi que le catalogue commenté, préparé par mon ami européen, le sensible Sred Sweign. La pièce forme un carré à l’intérieur duquel les cloisons internes dessinent un dédale. Il était évident que la forme circulaire soit proscrite, les coudes et les angles devaient abonder. Pour peu que l’on visite chaque rayonnage, on tombera sur une chaise Récamier tendue de velours émeraude, devant laquelle un tourne-disque a été installé. Là je prends place et diffuse les chansons qui ont jalonné mon initiation au Psycho-batave ; je planifie l’ordre de passage en songeant que le chiffre peut se révéler déterminant. Mon épouse, qui me juge avec une sévérité accrue depuis que je ne matraque plus les amateurs de reggae et de skate-core, raille mes précautions en avançant, avec pertinence, que mon souci cabalistique du chiffre est une tare de hippie, que je devrais donc essayer d’écouter tel disque de The Cindermen les pieds nus, avec un casque d’aluminium ou bien faire brûler un bâton d’encens devant un portrait d’Allen Ginsberg. « Je n’ai pas épousé jery garcia que je sache ! ».

            Faisant fi de l’humeur rogue de mon épouse, je perfectionnais le système de ma bibliothèque par l’apposition de rails. Ainsi je pouvais dissimuler les disques dont j’étais le moins fier et dont je ne craignais pas que l’obscurité les déformât. Je plaçai également une échelle me permettant d’accéder aux disques les plus précieux, placés au sommet de chaque étagère afin de se régénérer dans la lumière d’Italie. Quant aux disques dont la beauté pouvait rendre fou et meurtrier, je les nichai dans un compartiment secret dont l’ouverture serait commandée par une série de mouvements précis sur l’échiquier des Indes que m’avait offert Sean Bonniwell. Si l’on s’avisait de forcer le compartiment, manuellement ou bien à l’aide de technologies raffinées, il exsuderait du compartiment un poison arabe assez subtil pour engourdir les sens de l’agresseur. C’est là que j’allai trouver le très imposant 45 tours de The Illusions : « Wait Til The Summer », qui me paraissait ce soir-là magiquement indispensable. Il n’est pas rare que l’on fasse consister en une capsule musicale la noblesse d’un paysage ou la perfection d’un instant, mais que dire d’une capsule qui ne renfermerait qu’un événement, le nom que je donnerais à une sensation intellectuelle ? Et une sensation intellectuelle qui ne serait causée ni par un épisode biographique ni par une carte d’aventures encore moins par un réseau d’images, quelle serait-elle ? Précisément, ce type spécifique de sensation naît de ces quelques disques qui tapissent mon compartiment secret. S’il faut la circonscrire, je dirais qu’elle se ramène à un phénomène de la Nature, à une force primordiale et suprahumaine. C’est la propulsion ou le tourbillon de Ken Williams sur « Come Back », la compression de The Painted Ship sur « And She Said Yes », l’enveloppement sur « Depression » de The Specters, le glissement sur « Shades Of Blue » de The Werps, la résistance sur « The Payback » de James Brown, et la gracilité sur « Wait Til The Summer » de The Illusions, dont le patronyme suscite la raillerie chez les gras imbéciles. Oui, cette gracilité que rien n’entrave, pas même le texte insipide qui, bien au contraire, déréalise un peu plus la musique, cette gracilité appartient à la Nature. « Wait Til The Summer » semble à première écoute posséder quelques affinités avec le canonique « Eight Shades Of Brown » de The What Fours : la joliesse mélodique, la suite d’accords mineurs, les arpèges inquiétants, la force un peu écrasante des instrumentistes. Mais une seconde écoute révèle des différences plus profondes qui ne sont pas des différences formelles et qui tiennent à la signification de la musique : « Eight Shades Of Brown », comme l’avait établi Randall Webb (lire l'article), est le produit d’un lieu, la Nouvelle Angleterre, ses forêts, dont il extrait d’anciennes terreurs, de sombres infamies, tandis que « Wait Til The Summer », d’une puissance descriptive moindre, s’élève au-delà de tout percept et capte un mouvement primitif de l’Univers. Là réside la véritable capacité d’abstraction d’un art moderne, que presque tout sépare de la richesse évocatrice ou de l’idéalisme d’un art classique, d’un art de la représentation. Et puisque, manifestement, The Illusions voulaient être The Byrds, leur génie s’en trouve rehaussé : The Byrds, qu’il n’est pas question ici de fustiger, n’ont fait que tendre vers l’abstraction sans jamais l’atteindre, toujours rivés à une actualité hip, au psychédélisme rampant de leur fardeau David Crosby, qui pourtant enseigna aux autres membres le chant en harmonie.

From the collection of Boulter Lewis

            Je songeai à tout cela quand au moment de baisser le bras de la platine, je remarquai que la vitesse se réglait comme par enchantement sur la vitesse 33 tours. Le disque commençait à tourner et j’enrageai déjà d’écouter au ralenti le beat vaillant et magnifique de la batterie. Je tentai de modifier la vitesse mais la commande m’opposait une étonnante résistance. Puis ce fut un froid, comme le tranchant d’une épée, qui me parcourut l’échine, quand je pus enfin obtenir le bon réglage. Pensif, je m’absorbai néanmoins dans l’écoute de « Wait Til The Summer ». Le soir venu, je m’ouvrai à mon épouse des signes funestes que le disque de The Illusions avait émis. Sa réaction me confirma dans l’idée que je devais la faire supprimer lors de nos prochaines vacances d’été, aux Iles Caïman : « Mon pauvre Boulter, tu manques d’activités sexuelles, voilà tout, et ce n’est pas moi qui te comblerai, j’estime en avoir assez fait. Libre à toi de te comporter en hippie guetteur de présages, tant que tu me laisses en dehors de ça. Oh regarde ! Un documentaire sur le Cachemire ! Tu pourras t’instruire, n’est-ce pas merveilleux ? Allez, on s’assoit en tailleur et on regarde ! Et si tu as faim, il y a des galettes de maïs, elles viennent d’une ferme, une vraie avec des gens velus et malodorants. Hi ! Hi ! Hi ! Mon mari est un hippie ! Un fumier de hippie ! A la chasse !!! Je te laisse, Mahatma Lewis, je vais chez ma mère. Salut Frère !”. Je me réfugiai dans ma bibliothèque, en larmes comme un prince Italo-américain de Northern soul.

 

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