Vendredi 28 janvier 2005 5 28 /01 /Jan /2005 00:00

       S’il paraît raisonnable de lui préférer M. Lennon lorsqu’on est jeune, il est sage et philosophiquement vrai de chérir en M. McCartney le maître absolu du songwriting. Je ne nie pas que M. McCartney, malgré « Helter Skelter », « I’m Down », « I Saw Her Standing There », « Drive My Car » et d’autres, soit avant tout un auteur de ballades et ajoute que c’est une gloire indicible que de savoir composer des refrains sentimentaux. L’ironie carnassière de M. Lennon ne lui permit jamais d’atteindre les cimes mélodiques de son partenaire d’écriture. Bien au contraire, dès 1966, M. Lennon sacrifie une partie de son génie en adoptant la triste mode hindouisante du moment. On sait qu’il acheta « Le Livre des Morts » dans une boutique chic du centre de Londres, et flatta ainsi dangereusement l’inclination du seul Beatle détestable, Georges Harrison, pour la méditation transcendantale. A cette époque, M. McCartney orchestre « Eleanor Rigby », pierre de touche de la pop baroque et pendant que ses camarades folâtrent comme des hippys millionnaires (curieux petit univers sur lequel règne l’auteur de What ? : Roman Polanski), notre ami œuvre en compagnie du vénérable Georges Martin dans la composition de bande-sons. Là encore, M. McCartney démontre qu’il est un homme de l’éternité, puisqu’au lieu de prêter son concours à de débilitantes oeuvrettes psychédéliques, il choisit des drames et des comédies nostalgiques.

 

 

       Si l’on se réfère maintenant au disque le plus populaire des Beatles, on notera que M. McCartney fait mine de participer au courant dominant, celui du pré-psychédélisme, ses concepts-albums et ses costumes chatoyants ridicules, tout en enregistrant des chansons courtes, polies et acérées. Il laisse son apparence se conformer aux canons contemporains (et en exagérant cette conformité) et continue dignement à égrener ses joyaux mélodiques. Son ascendant sur M. Lennon, qui compose pour l’occasion ses chansons les plus futiles, est évident en cette année 1967. Les partisans de ce dernier invoquent deux années, pendant lesquelles M. Lennon l’emporterait sur son rival : 1964 et 1968. Ils admettent qu’en 1963 puis en 1965 (la meilleure année des Beatles), les deux hommes, qu’ils collaborent ou bien écrivent chacun de son côté, fournissent un nombre équivalent de chefs-d’œuvre. Pour l’année 1964, M. Lennon est quantitativement prolifique mais il n’est pas l’auteur de « Things We Said Today », de « And I Love Her ». Aurait-il eu l’audace de chanter dans une répétition hallucinatoire les vers : « And if you saw my love/ You’d love her too/ And I love her » ? Les historiens, incapables de comprendre l’ancien lyrisme, préfèrent disserter pesamment sur la « crise dylanienne » de M. Lennon… Pour l’année 1968, année du retour en grâce de M. Lennon, M. McCartney, de son côté, découvre qu’il est le plus grand auteur de torch-songs au monde. « Hey Jude » et « Junk » en portent témoignage. Ce don s’exacerbe pendant l’année 1969. Rongés par l’influence pernicieuse de Georges Harrison, homme mal aimable, les Beatles sont prêts de se séparer. Toutes les ballades de M. McCartney réussissent alors l’alchimie du particulier et de l’universel. « Two Of Us » se présente à la fois comme le récit ému des frasques de deux jeunes Anglais, le dernier regard sur l’existence irresponsable d’avant le mariage, et comme le rappel d’une ancienne complicité volée en éclats. Le commentaire serait redondant pour l’inoubliable « The Long And Winding Road » : même alchimie, difficile à atteindre pour M. Lennon qui, belle affaire, commence alors sa cure de « cri primal ». « The Long And Winding Road », dès son titre, plante un décor romanesque sentimental définitif dans lequel on reconnaît sans peine un des grands motifs imaginatifs chers à Julien Gracq. Au contraire du cliché, le grand motif imaginatif est immémorial et la pureté de ses contours fait que son sens est inépuisable, toujours réinvesti par le cœur du poète. « Penny Lane » s’en approchait, seuls le pittoresque, le démon du détail, l’en éloignaient. Mais « The Long And Winding Road », mes amis, c’est tout à la fois des romanciers comme Wilkie Collins et Thomas Hardy et des chanteurs soul comme James Carr et O.V. Wright. Longue route, battue par le vent, nuit profonde, que peu à peu la pluie décille, et qui chaque fois me conduisent à ta porte. Pareil degré de poésie se refuse à la plupart d’entre nous, et c’est pourquoi M. McCartney est bien le meilleur.


Par Blaizopoulos - Publié dans : Essais épars - Voir les 7 commentaires - Ecrire un commentaire
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