Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
3 septembre 2005 6 03 /09 /septembre /2005 22:00

            Acculé à la honte de devoir justifier pour autrui et pour moi-même l'orthodoxie de ma croyance, je me dirigeai vers le compartiment secret, plaçai les pièces du jeu d'échecs, m'emparai du disque de The Illusions, ajustai la vitesse de lecture et jouai "Wait Til The Summer". Le ridicule de cet empressement ne doit pas faire oublier que mon identité allait probablement vaciller et voler en miettes s'il s'avérait que le curieux phénomène noté plus avant dans la journée ne se répétait pas, prouvant ainsi que Boulter Lewis, amolli par la retraite et le sirop d'érable, avait déchu au rang de hippie mystique misérable. Alors le froid de l'épée me glaça à nouveau. Mais cette fois, j'éprouvai un bonheur et un soulagement infinis. Non seulement le froid demeura et me permit de vérifier qu'il n'était pas le produit de mon esprit, car l'air se soulevait par masses au moindre souffle, les vitres étaient dépolies, le mercure baissait à vive allure, mais surtout la forme d'un buste surmonté d'un heaume se profila  juste en-dessous du plafond, dans un halo aveuglant et crêpé sur les bords. Soudain le buste se para de traits que je connaissais bien, et un choeur des deux sexes explosa, attestant l'origine chrétienne de ce prodige, comme si le chant avait voulu tracer un corridor céleste reliant l'apparition à son jardin. La voix familière, avec une résonance telle qu'aucun studio de New York, entre 1963 et 1965, ne sut l’approcher, la voix tonna depuis sa haute résidence ce que nul homme, hormis l'auteur, ne devait entendre : " Boulter, mon apparition est l'oeuvre de Richard Thorpe. Ainsi s'était matérialisé le Graal aux yeux chrétiens de Galahad le Pur. La puissance sensorielle du prodige doit être éprouvante pour celui qui le contemple et je ne peux hélas ni voiler l'éclat de mon image ni diminuer le volume du choeur. Tes sens seront donc amoindris et aucune médecine, je dois l'avouer, ne les restituera dans leur primeur. Boulter, comprends-moi, ma vanité ne pouvait résister à pareille mise en scène ! Boulter, défie-toi de ce que ton corps exige ! Me pardonnes-tu ? Boulter, mon très vieil ami, que j'ai trahi et négligé, à qui j'ai manqué de la plus élémentaire reconnaissance pour ses conseils spirituels et son soutien matériel, Boulter, on m’a assassiné ! Non, ne pense pas qu’il s’agit là d’une manœuvre, je suis, comme tu le sais, un être de peu d’ironie et de peu de ruse, nul ne saisit moins que moi les entrelacs passionnels et judiciaires d’un film noir de 1947, et parce que je ne m’y entends guère en double entendre, pas une réplique de Robert Mitchum ne fut claire pour moi, certes je pouvais participer de la malice d’un Rex Harrison ou de la fière détresse d’un Stewart Granger mais Robert Mitchum, lui, dont j’eusse aimé qu’il fût le parrain ou même le père du fils que je n’ai pas eu, Robert Mitchum m’est resté impénétrable et avec lui, tout un art de la conversation qui est l’art de la conversation de 1947, assemblage net d’humour, de mélancolie et de concision, difficile assemblage dont je ne me suis pas rendu maître parce qu’il me manquait l’étoffe de la poisse, même à présent que je suis mort, assassiné, je ne parviens pas à me hisser au tragique Mcwellback qui définit aussi bien cet art de la conversation de 1947, que Robert Mitchum pratiquait, imperturbable et invincible. La mort, Boulter, s’est réjouie de trouver en moi l’héritier naturel de ces revenants vengeurs et bilieux dont nous lisions les contes avec émerveillement et frayeur à la fois. Je suis un fantôme du Nord, Boulter. Ne crains pas d’être ici le jouet d’une illusion ou d’un désir refoulé : mon essence est telle que tu ne saurais m’avoir convoqué sans que je l’eusse voulu. Comme l’idée de Dieu est trop sublime pour être le produit d’une ratiocination, Randall Webb est trop Psycho-batave pour être le fruit d’un rêve. Boulter ! Pars interroger les principaux témoins de mon assassinat, apprends-leur que je n’ai pas décédé de mort naturelle et qu’il y avait à bord de la croisière un meurtrier ! Un expert en poisons. Oui, Boulter, je peux t’affirmer que du poison a coulé dans mes veines. Ah ! J’ai cru un instant être woody guthrie et puis, la douleur a annihilé ma conscience. Sache ceci, mon ami : mon meurtrier était dépourvu de Pat. Adieu, Boulter. »

 

 

 

            De nouveau, je pleurais, mais les larmes qui barraient mon visage avaient changé leur signe. Elles coulaient maintenant douces et abondantes, fraîches et lumineuses, les larmes héroïques qui ne comparent leur sel qu’à celui des sources montagneuses où l’on puise l’eau des bassins, l’eau des haciendas et des vieux palais andalous, dont on contemple mollement, avec désintérêt parfois, l’égale surface depuis l’ombre d’une galerie, cette eau de la Victoire qui inonde la joue de la Justice, je la rapportai au vers « We’ll forget the tears we cried » de « Wait Til The Summer », et je sus qu’elle en formait non pas l’idéale antithèse, mais l’idéale solution : oublions ces larmes de tristesse et accueillons d’autres larmes.

 

Partager cet article

Repost0

commentaires